Entrave

Publié le par Bidou

Il faut relancer l’économie. C’est impératif pour l’emploi et l’équilibre des dépenses publiques, et bien sûr aussi pour le pouvoir d’achat.

Une de pistes poursuivies est de supprimer les freins, à défaut de regonfler suffisamment le moteur. Traquons donc les procédures qui alourdissent les décisions, supprimons les obstacles que les lois ou les coutumes ont mis sur les chemins de l’action. Si on osait, on reprendrait l’expression soixante-huitarde, Jouir sans entraves, Jouir voulant dire en l’occurrence Produire. Il est interdit d’interdire de produire. Faisons sauter les entraves.

Cette tendance à supprimer les précautions est normale. C’est la pression de tous ceux qui sont pressés d’avancer qui s’exprime, et il est vrai que les besoins sont légion. Les régulations qui ont été créées au cours des ans sont perçues comme des freins, des lourdeurs de technocrates ou de fonctionnaires au sens péjoratif du mot, et les véritables forces de production doivent bousculer cet édifice conservateur et suranné, même si certaines des ces procédures, comme le principe de précaution, est fraîchement inscrit dans nos lois.

Il est vrai que certaines régulations viennent de loin et ont été créées dans des circonstances particulières. On a vu, par exemple, les règles de la communication, installées à la libération, et très restrictives, voler en éclat par la pratique de radios libres, puis des échanges par Internet.

Souvent, ces entraves ont pour objet les effets collatéraux d’une activité. Si j’ouvre une grande surface en périphérie de ville, quel effet cela a-t-il sur le commerce de centre ville, quelles conséquences pour l’approvisionnement des habitants, les circulations de voitures et de camions, etc. Beaucoup de ces entraves ont pour objet de préserver des valeurs patrimoniales ou la vie sociale. Le déjeuner familial du dimanche est une institution qui correspond à un certain mode de vie, et renforce un lien entre les générations. Il n’est pas sacré, mais on ne peut le fragiliser sans s’interroger sur les conséquences et les moyens de renforcer autrement les liens qu’il entretenait. A moins que l’on accepte l’idée que ces valeurs sont obsolètes. Pourquoi pas, mais ce genre de décision mérite un débat sérieux, qui permette à chacun d’en mesurer les conséquences.

La protection des sites, des paysages, de la qualité de certains ensembles urbains ou ruraux, de telle ou telle espèce animale ou végétale, et par suite de son milieu, voilà une autre cause de nombreuses entraves. Tout cela gêne la relance économique. L’idée vient alors tout naturellement de faire sauter ces contraintes, pour libérer la croissance. On l’a vu à plusieurs reprises dans ce blog, le développement durable ne se fera pas sans ouvrir le champ du possible, et sans lever certaines contraintes issues du passé. Il faut juste faire attention à ce que l’on entend par croissance. Il est maintenant bien connu que la comptabilité habituelle ne parle que des activités, et oublie le patrimoine et les valeurs sociales, alors que toute la philosophie du développement durable consiste à considérer l’ensemble activité, société, patrimoine. Laisser un paysage se dégrader pour créer de l’activité peut être une perte de richesse, alors que la comptabilité nationale en fera systématiquement un gain. Il ne faut donc pas mélanger les entraves à la production de richesse et les moyens de préserver le capital commun sous toutes ses formes. C’est la production nette de richesses qui importe, une fois décomptés les prélèvements et dégradations qu’une activité a provoqués. Un calcul économique difficile, voire impossible : comment évaluer financièrement la valeur d’un paysage, d’une qualité architecturale d’un village,  de la qualité de la vie d’une manière générale ? Les économistes y travaillent, et il est bon de tenter des approches de ce type, mais on sait que la valeur accordée aux choses dépend de nombreux facteurs, qu’elle évolue dans le temps, et qu’il est vain de faire rentrer toutes les composantes de la vie dans une même unité de mesure. Que ce soit faute de pouvoir les évaluer, ou bien parce qu’ils ne relèvent pas d’une logique financière, on a souvent préféré instaurer des régulations administratives, au lieu ou en complément des instruments économiques.

Le débat est ouvert sur le bien fondé de ces régulations. L’objectif est de gagner un point de croissance. Ce coup de pouce résoudrait sans doute certains problèmes, mais en poserait assurément quelques autres. La croissance à deux chiffres que l’on observe dans certains pays serait elle aussi forte si on en déduisait les dégradations environnementales, la fonte rapide de certains capitaux[1] naturels, et les coûts sociaux liés aux conditions de travail dans ces pays ? Le vrai bilan reste à faire. Il est présenté par bribes, éclaté selon les indicateurs adoptés, avec les accidents du travail, l’indicateur de développement humain, l’empreinte écologique, et bien d’autres moyens d’évaluation[2].

Les régulations constituent également une manière d’arbitrer entre le présent et le futur. On l’a vu pour la pêche et les poissons[3], et c’est vrai de l’exploitation de toutes les ressources renouvelables : le rythme de l’exploitation est déterminant, et on sait que, dans le besoin immédiat, la tentation est forte de sacrifier le futur au profit d’une croissance instantanée mais destructrice de richesses. L’abandon de critères de qualité pour promouvoir une croissance à bon compte serait aussi source de dépenses dans le futur bien supérieures aux économies réalisées.

Les régulations ne sont pas sacrées pour autant. Le monde change, et il faut savoir intégrer de nouvelles exigences. Le patrimoine architectural doit être protégé, mais le recours aux énergies renouvelables est aussi devenu une nécessité. Il convient donc de conjuguer ces exigences, et non de profiter de l’antériorité de l’une pour rejeter l’autre. C’est un effort qui est demandé aux représentants de ces deux familles d’intérêt que de considérer l’intérêt de l’        autre cause.

Utilisées sans discernement, les régulations se fragilisent[4]. Leur intégration dans des processus de développement est la meilleure garantie de leur succès et de leur pérennité. C’est bien ce que nous rappelle le 4e principe de la déclaration de Rio : Pour parvenir à un développement durable, la protection de l'environnement doit faire partie intégrante du processus de développement et ne peut être considérée isolement.

Libérer la croissance, tel est la feuille de route de la commission Attali, du nom de son président. Attention à ce que dans l’ensemble des mesures préconisées seules persistent celles qui consistent à lever des freins, alors qu’elles n’ont de sens qu’avec les régulations nouvelles qui sont proposées. Et attention à ne pas orienter la croissance sur une voie exclusivement quantitative : c’est la qualité[5] qui sera le moteur de la croissance de demain.

Prochaine chronique : plitique



[1] Capital chronique du 22/02/2007

[2] Voir à ce sujet les chroniques Bonheur  et Hectare du 28/07/2006 et  28/06/2006, n°5 et 30 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[3] Voir la chronique Grenadier du 09/11/2006 et n°29 dans Coup de shampoing

[4] Voir à ce sujet la chronique L'eau du bain du 28/02/2006 et n°23 dans Coup de shampoing

 

[5] Qualité chronique du 02/04/2006 et n°60 dans Coup de shampoing

 

Publié dans developpement-durable

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