L'eau du bain

Publié le par Bidou

 

Pauvre bébé, que l'on jette négligemment avec l'eau du bain. Mais revenons à l'eau. Derrière cette expression, une première réflexion est que cette eau pourrait connaître d'autres usages que d'alimenter illico presto des gros tuyaux souterrains, des égouts et des stations d'épuration. Elle pourrait passer par la chasse d'eau, par exemple. Plusieurs usages pour la même ressource, en cascade (voir ce mot, décliné le 8 février dernier), c'est le début du développement durable. Économiser la ressource sans se priver pour autant, ça commence par mieux utiliser ladite ressource, et plusieurs fois si possible.


L'eau du bain, c'est aussi une invitation au discernement. Il faut apprendre à distinguer le bébé de l'eau du bain, à prendre en considération les différentes composantes d'un ensemble. Prenons du recul par rapport à la métaphore de l'eau du bain. Vouloir tout jeter, ou tout prendre, à la fois, conduit tout droit à des abus qui se retournent en général contre l'objectif poursuivi.


Prenons l'exemple des paysages. En France, les plus remarquables sont protégés par la loi sur les sites. Cette loi prévoit que les éléments qui font l'identité des sites classés soient maintenus en état. Elle ne dit pas que tout le site est immuable. Le site doit vivre, et par conséquent changer, mais ses éléments clés doivent être préservés. On a donc bien un bébé, constitué des éléments caractéristiques, et les autres éléments, qui constituent l'eau du bain, et qui peuvent être changés. La pratique est tout autre, car on a bien du mal à préciser clairement ce que l'on veut protéger, et on préfère tout englober. Qui peut le plus peut le moins ! Ou si vous préférez, gelez tout le territoire, Dieu reconnaîtra les siens.


C'est faute de pouvoir être précis sur l'objet exact de la protection que l'on ratisse large. Il est vrai que ce n'est pas simple, et que les nombreuses interactions entre éléments d'un même paysage sont difficiles à décrypter et à démêler. Mais on peut le faire, en y mettant des moyens d'analyse, d'expertise et de dialogue. Et alors, on arrive à surmonter la contradiction, on arrive à protéger sans « mettre sous cloche ». C'est ce qui a été fait par exemple pour le site, classé en 2002, du lac de Longemer dans les Vosges, auquel est associé un plan de gestion qui fait du paysage un moteur de développement local.


A défaut, le résultat est bien connu : la protection est impopulaire, souvent mal vécue par une part importante des personnes qui vivent sur le site ou le fréquentent. Les résistances s'organisent, des compensations sont demandées, des « coups de canif » dans le dispositif se multiplient. Les populations concernées finissent par rejeter leur paysage, en ce qu'il entrave leur liberté, au lieu « s'identifier avec les territoires et les villes où ils travaillent et occupent leurs temps de loisir », comme le préconise la convention européenne du paysage.


Le même discours peut être tenu au sujet de « Natura 2000 », une démarche européenne visant à créer un réseau cohérent et efficace de protection « des espèces et des espaces ». La crainte des réactions en chaîne, des impacts et autres effets collatéraux, conduit à des protections élargies, avec des glacis, des no man's land, qui sont censés assurer le bon fonctionnement des protections. Tout ça se négocie âprement, et l'image de la protection est tout aussi important dans ces négociations que les mesures précises de protection. Et là encore, le fait ne ne pas parvenir à cibler ces mesures conduit à des rejets, des incompréhensions des dialogues de sourd.


Trop d'impôt tue l'impôt, dit-on. Sans doute que trop de protection tue aussi la protection. Le discernement, et la confiance qui en résulte, est une des clés pour le développement durable.



Publié dans developpement-durable

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