Rigueur

Publié le par Bidou

Un mot qui fait un peu peur, qui invite à première vue à se serrer la ceinture, et qui est souvent confondu avec austérité. Cette confusion est le fruit d’un malentendu, et renvoie sans doute à notre histoire. Rigueur doit être rapproché d’autres concepts, plus positifs, comme sérieux, exact, éthique, responsable.

 

Il n’y a pas si longtemps, les sociétés occidentales vivaient à l’économie. Quand on manque de beaucoup de choses, on fait attention. On évite de gaspiller, on est prévoyant. On sait utiliser les restes[1], mais aussi faire les bons calculs[2] pour qu’il n’y ait pas de restes.

 

La société d’abondance, dont l’avènement a été porté par les trente glorieuses, a balayé tous ces préceptes, renvoyés aux rayons des vieilleries, des rabat-joie, des empêcheurs de consommer en rond. Au diable l’avarice, consommons gaiement, c’est bon et ça fait tourner l’économie. Le mot rigueur est devenu rétrograde, voire grossier. Les politiques de rigueur, menées par des gouvernements, l’ont toutes été pour effacer les conséquences des faiblesses et des errements des gouvernements précédents, dont l’incurie est bien connue. Elles ne pouvaient n’être que provisoires, le temps d’une remise à niveau. Pas question d’en faire une règle de bon gouvernement.

 

Nous savons aujourd’hui que l’abondance n’est pas une donnée, un don du ciel, mais le fruit d’une politique de sagesse. A défaut, ce n’est qu’une illusion, un leurre, le contraire du durable. Il faut retrouver des comportements plus cohérents.

 

Il ne faut pas pour autant idéaliser le mode de vie de nos ancêtres. Leur sort n’était pas enviable. Privations, épreuves douloureuses telles que la guerre, les maladies, les famines endémiques ou ravageuses, étaient fréquentes. Pour que les sociétés, toujours fragiles, puissent survivre, la cohésion était la loi, et avec elle un contrôle social rigoureux, et des droits individuels bien faibles par rapport aux pressions que le groupe exerçait pour que chacun tienne la place qui lui était attribuée. Le retour au passé est manifestement une régression, et n’est sûrement pas durable.

 

Doit-on en abandonner aussi les valeurs, et notamment cette rigueur, qui permet d’avancer prudemment, selon une démarche[3] de responsabilité, dans un monde dont nous savons qu’il n’est pas infini, où la pénurie frappe des millions de personnes avec un cortège de malheurs que la télévision nous montre régulièrement ?

 

La référence à la rigueur, comme manière de gérer nos biens, nos patrimoines matériels, naturels et culturels, nos ressources, n’est pas une régression, mais une réponse aux exigences de la modernité.

 

Il faut pour cela surmonter la difficulté provenant du mélange des sens des mots rigueur et austérité. C’est un défi en matière de communication et de gouvernance, surtout quand on sait que pour beaucoup, l’abondance est toute récente, que c’était le but de toute leur vie, qu’ils ont accepté pour y parvenir de nombreux sacrifices, que c’était le sens de leur vie ?

 

Tout comme la rigueur, il ne faut pas abandonner l’abondance, mais peut-on lui donner un autre sens, un autre contenu, plus durable celui-là ? Faire en sorte que l’abondance pour l’individu contienne celle pour le groupe, intègre son maintien dans la durée, soit mesurée à l’aune des besoins véritables, et ne soit plus synonyme de gaspillage.

 

La rigueur est une affaire simple, et l’observation des opérations de toutes natures montre souvent qu’elle est la condition d’un succès durable. C’est se poser les questions avant d’apporter des réponses, alors que l’on est tellement tenté de proposer une solution sans s’être donné la peine de bien comprendre le problème. La rigueur c’est la modestie devant les évènements, l’intuition parfois créatrice ne devant pas s’affranchir du devoir d’écoute et d’analyse.

 

La rigueur, c’est accepter l’évaluation, non comme une sanction mais comme une manière de voir si les choix que l’on a faits sont les bons, si l’on progresse réellement dans les directions que l’on s’est données. C’est la condition du progrès.

Prochaine chronique : Ennemi



[1] Voir la chronique Restes , du 8 janv. 2007, http://developpement-durable.over-blog.org/article-5182314.html

 

[2] Calcul, note du 21 mai 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-2787339.html

 

[3] Voir Démarche publié le 23 novembre 2006 - http://developpement-durable.over-blog.org/article-4657552.html

 

Publié dans developpement-durable

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Stella Kyvelou 15/01/2007 18:49

et pour être plus précise, c'est la théorie esthétique du "non-finito" de Panayotis Michelis qui évoque la beauté de l'œuvre d'art ou d'architecture quand celui-ci n'est pas fini, puisqu'il fait appel a l'esprit du spectateur qui a la tendance de donner une fin, et par conséquent intègre le spectateur , le fait participer....
 

C'est pareille ce que Dominique fait, c'est peut-être une des "beautés" de ce blog, n'est-ce pas ? si ce n'était pas comme ca, cher Emmanuel, on ne serait jamais aussi intégrés à cet échange...
 

 

Stella Kyvelou 14/01/2007 23:06

 
Je le préférais infini....il etait  meilleur pour mes structures mentales et d’imagination…pour suivre la « technique » de Dominique.
 

En tant qu’architecte, cher Emmanuel, vous devez  étudier  la théorie  sur l’infini de P.Michelis, ancien Professeur à l'Ecole d'Architecture d'Athènes, je vais chercher moi aussi pour une version greco-française…
 


 

A  très bientôt

Stella
 

Emmanuel CRIVAT 14/01/2007 21:11

Dominique, Les mises en page sont difficiles… il manque quelques lignes à la fin… voici le tout et j’espère entier, Emmanuel
Il y a quelques années, je donnais des cours de dessin d’architecture dans une école de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, et il m’arrive souvent de faire des remplacements en mathématiques et en français. Ayant la réputation d’un grand talent pédagogique, je n’étais soumis à aucune contrainte de programme à respecter, et l’improvisation sur des thèmes sémiotiques de mes cours pour les étudiants architectes a fait le bonheur de ces élèves de lycée professionnel; en français c’était la poésie et la latinité (il y avait toujours dans la classe des espagnols et des portugais) sur des thèmes de l’infini et du temps, en mathématiques sur la géométrie et les structures élémentaires de l’architecture. Attendant le livre de Jorge Luis Borges, j’ai trouvé une photocopie d’un texte que j’ai utilisé lors de ses séances de «culturalisation intensive»: c’est l’introduction bilingue du Livre de sable (El libro de arena); voici le premier paragraphe:
La linea consta de un numero infinito de puntos; el plano, de un numero infmito de lineas; el volumen, de un numero infmito de planos; el hipervolumen, de un numero infmito de volumenes .. No, decididamente no es éste, more geometrico, el mejor modo de iniciar mi relato. Afirmar que es veridico es ahora una convencion de todo relato fantastico; el mio, sin embargo, es veridico.
La ligne est composée d'un nombre infini de points, le plan, d'un nombre infini de lignes, le volume, d'un nombre infini de plans, l'hypervolume, d'un nombre infini de volumes ... Non, décidément, ce n'est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique; le mien, pourtant, est véridique. (Jorge Luis Borges, El libro de arena – Le livre de sable, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset, chez Gallimard en 1990)
Cet état de l’espace géométrique apparaît comme inépuisable et d’une durée sans fin et en même temps VRAI… more geometrico… j’ai l’intime conviction que les points de ce blog, forment des lignes, que ces lignes forment des plans, et les plans des volumes… et que l’histoire qui se tisse et sûrement Vraie… comme toutes les histoires fantastiques… L’histoire de Borges, ce «poète anarchiste paisible», vous la lirez certainement…

Stella Kyvelou 14/01/2007 20:32

excellent commentaire, splendide, magique !
c'est ma conviction aussi, comme ça se forme l'infini...
voici un mot depuis lequel il faut  traiter la durabilité...

Emmanuel CRIVAT 14/01/2007 20:14

Il y a quelques années, je donnais des cours de dessin d’architecture dans une école de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, et il m’arrive souvent de faire des remplacements en mathématiques et en français. Ayant la réputation d’un grand talent pédagogique, je n’étais soumis à aucune contrainte de programme à respecter, et l’improvisation sur des thèmes sémiotiques de mes cours pour les étudiants architectes a fait le bonheur de ces élèves de lycée professionnel; en français c’était la poésie et la latinité (il y avait toujours dans la classe des espagnols et des portugais) sur des thèmes de l’infini et du temps, en mathématiques sur la géométrie et les structures élémentaires de l’architecture.
 

Attendant le livre de Jorge Luis Borges, j’ai trouvé une photocopie d’un texte que j’ai utilisé lors de ses séances de «culturalisation intensive»: c’est l’introduction bilingue du Livre de sable (El libro de arena); voici le premier paragraphe:
 


 

La linea consta de un numero infinito de puntos; el plano, de un numero infmito de lineas; el volumen, de un numero infmito de planos; el hipervolumen, de un numero infmito de volumenes .. No, decididamente no es éste, more geometrico, el mejor modo de iniciar mi relato. Afirmar que es veridico es ahora una convencion de todo relato fantastico; el mio, sin embargo, es veridico.
 


 

La ligne est composée d'un nombre infini de points, le plan, d'un nombre infini de lignes, le volume, d'un nombre infini de plans, l'hypervolume, d'un nombre infini de volumes ... Non, décidément, ce n'est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique; le mien, pourtant, est véridique.
 

(Jorge Luis Borges, El libro de arena – Le livre de sable, traduit de l’espagnol par Françoise Rosset, chez Gallimard en 1990)
 


 

Cet état de l’espace géométrique apparaît comme inépuisable et d’une durée sans fin et en même temps VRAI… more geometrico… j’ai l’intime conviction que les points de ce blog, forment des lignes, que ces lignes forment