Définition

Publié le par Bidou

Si une définition doit être définitive, peu de choses pourront être définies. L’expérience chaotique du mètre, que nous avons vue dans ce blog[1], une chose simple, une unité de mesure très courante, montre que, dès que l’on entre dans les détails, la définition dépend de beaucoup de choses, en particulier des connaissances du moment et de l’utilisation que l’on veut faire de la définition. Il ne faut pas perdre trop de temps avec les définitions. L’important, c’est de se comprendre, et d’en être sûr. A défaut, il n’y a pas de projet commun, encore moins de construction commune. Le développement durable serait alors bien compromis. Il faut donc un langage commun pour les membres d’une communauté, une profession par exemple. Vous objecterez que l’on ne vit pas en autarcie, et qu’il faut aussi communiquer hors de sa communauté de référence, avec des clients ou partenaires, qui ne maîtrisent pas nécessairement le même langage, et vous aurez raison. Mais s’il faut trouver une définition qui convienne à tous les usages et à tous les acteurs, on risque fort de ne jamais en trouver, et de vivre dans l’illusion d’un sens commun des mots, qui n’est pas partagé dans les faits. C’est dans la pratique des relations avec ses partenaires que l’on va s’assurer du sens des mots, et que l’on cherche une sorte de code de communication adapté aux circonstances. On ne peut se satisfaire de la définition officielle, celle que l’on trouve dans le dictionnaire – et encore, il y en a en général plusieurs -, qui rassure mais ne garantit en rien une compréhension réciproque. La véritable signification des mots, la bonne manière de décrire un évènement ou un objet, se trouve dans l’action, avec les ajustements nécessaires et les échanges qui permettent de vérifier que le message est bien passé. Il faut juste être convaincu de cette nécessité de se comprendre, et y être attentif.

Le développement durable n’échappe pas à cette règle.

L’expression développement durable a été présentée depuis plus de 20 ans dans le rapport Bruntland[2], avec une définition simple, « Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Et pourtant, aujourd’hui, le concept apparaît souvent comme un fourre-tout, une valise, une affaire de bon sens, etc. qui ne change rien sur le fond. L’évidence de l’objectif affiché rend la définition inopérante. A moins d’être inspiré par le désespoir, comment pourrait-on préconiser avec conviction une politique de la terre brûlée, après moi le déluge, à l’échelle de l’humanité ? Une enquête sur le sens que nos contemporains donnent au développement durable révélerait sûrement une grande diversité d’opinion, tellement la définition d’origine semble évidente. Nous sommes en plein paradoxe, et ce n’est pas étonnant, face à un concept universel. Le développement durable n’est pas une discipline particulière, une rubrique supplémentaire dans une liste déjà longue de tâches, mais une manière de voir les choses, toutes les choses. Et, au delà de l’objectif, sur lequel le consensus est facilement réalisé, le débat est ouvert sur le « comment faire », et la définition attendue porte, de fait, sur cette question. La définition officielle ouvre d’ailleurs le débat, car la phrase suivante la complète et lui donne tout son sens :  Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de "besoin", et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale imposent sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir ». On le voit, les notions de besoin et de limites sont contingentes, elles ne sont pas définies une fois pour toutes, elles dépendent de la culture, de la technique, de l’organisation sociale.

Une définition évolutive, voilà une idée bien curieuse, combinant deux exigences contradictoires, dans un esprit ago-antagoniste pour faire référence aux travaux d’Elie Bernard-Weil[3]. C’est de cette contradiction que provient l’innovation, nécessaire pour en sortir par le haut. Acceptons que la définition se construise chaque jour, que chaque acteur de la société y contribue. C’est une dynamique[4] que l’on ne peut saisir sans lui faire perdre sa substance, et la difficulté que l’on constate à élaborer des indicateurs du développement durable en est la conséquence directe.

En définitive, admettons que Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément, mais il faut aussi accepter qu’il n’y a pas de concept dans l’absolu, que le contexte en détermine en bonne part, et que les mots pour le dire doivent aussi s’adapter.

On reproche souvent au développement durable de ne pas proposer de lui-même une définition forte et opérationnelle. Ce reproche n’est pas fondé, et n’est qu’une excuse pour rejeter la responsabilité de toujours retarder le passage à l’acte. Non seulement le développement durable peut se passer d'une définition claire, mais il le doit. Toute définition serait réductrice, et par suite source d'incompréhension, et démobilisatrice. La recherche d'une définition est en outre l'occasion d'une querelle d'experts qui éloigne les acteurs du développement durable. Il faut substituer au concept de définition celui d'un ensemble de repères, de balises[5], qui permette à chaque acteur de la société de s'y retrouver et de trouver son propre cheminement vers le développement durable, lequel se construit chaque jour du fait des initiatives des acteurs.

Prochaine chronique : Histoire

 

 



[1] Chronique du 16 juillet 2007

[2] Rapport préparatoire à la conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement de Rio : Notre avenir à tous (Rapport Bruntland) 1987

 

[3] Voir à ce sujet le chapitre Ago-antagonisme et développement durable dans Tous gagnants, la dynamique du développement durable, IbisPress, 2004 (www.ibispress.com)

[4] Chronique du 21 juillet 2006, et n°22 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[5] Chronique du 13 août 2007.

Publié dans developpement-durable

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