Epaisseur

Publié le par Bidou

On parle souvent de l’épaisseur du trait, pour des décisions qui n’engagent que très peu d’argent, si bien qu’elles sont négligeables dans les additions. C’était le cas pour le budget du ministère traditionnel de l’environnement, qui n’atteignait grosso modo que le millième du budget de l’Etat. Il faut bien sûr se méfier d’un parallèle trop rapide avec le poids des enjeux : les questions traitées par ce ministère n’étaient pas négligeables pour autant, et c’est le mode d’intervention de l’Etat dans ces domaines, essentiellement de la régulation, qui explique l’écart entre la faiblesse des sommes inscrites au budget et le poids des enjeux réels sur le terrain. Un peu plus d’argent, toujours dans l’épaisseur du trait, aurait sans doute permis d’accroître considérablement l’efficacité de cette action publique, mais l’évaluation des missions de régulation est plus difficile que celle des missions où l’Etat est directement opérateur, et où les résultats sont immédiatement perceptibles. Et les économies se font souvent au détriment des faibles et des actions à long terme, même si elles coûtent très cher par la suite. La recherche d’efficacité que le développement durable exige ne peut s’affranchir de l’évaluation précise de ce qui se trouve dans l’épaisseur du trait : c’est là que beaucoup de choses se passent, et parfois même l’essentiel. Le diable est dans les détails, dit-on.

L’épaisseur, c’est aussi la troisième dimension. Nous avons vu, avec le mot souterrain[1], tout l’intérêt qu’il y a à dépasser une approche limitée à la surface, pour trouver des solutions originales à des questions complexes, dans les domaines tels que l’urbanisme, la mobilité, et les services publics des villes. Ce raisonnement peut être étendu à bien d’autres champs. Il s’agit tout simplement d’entrer dans l’épaisseur des choses, en opposition à rester à leur surface. Aller au-delà des apparences, tenter de comprendre la logique profonde des phénomènes. A partir d’une vision superficielle, chercher à décrire les relations de causalité, les interactions, les conséquences des décisions, leurs enchaînements.

Pour les choses matérielles, les objets, les équipements, on a mis au point un dispositif dénommé inventaires de cycle de vie, dont le but est de décrire les différentes étapes de leur fabrication et de leur utilisation, jusque à leur stade ultime et leur élimination après usage. Il est alors possible de chercher à apprécier les enjeux, de quantifier ce qui peut l’être, et d’éclairer des choix, de comparer des processus de fabrication, des modalités d’utilisation. Ce qu’on appelle étude d’impact relève de la même logique : leur objet est de connaître et d’évaluer les effets directs et indirects d’une décision, avant de la prendre bien entendu, de manière à pouvoir la compléter ou l’amender si nécessaire, voire l’abandonner si les conséquences prévisibles semblent inacceptables. Menées au début pour l’environnement, les études d’impact peuvent être étendues à toutes formes d’enjeux, notamment économiques et sociaux. Il ne s’agit somme toutes que de bonne gestion, et les chefs d’entreprise le savent bien dans le champ de l’économie dont ils sont familiers, avec les études de marché et les enquêtes de satisfaction. Il s’agit juste, pour obtenir un développement durable, d’aller au-delà de la stricte approche commerciale, pour embrasser l’ensemble des enjeux du monde moderne. Là encore, le mot épaisseur prend son sens : derrière l’approche financière, qui décrit une réalité immédiate, se trouvent, dans l’épaisseur des choses, des effets multiples concernant les modes et le cadre de vie, les ressources, les relations entre communautés et entre pays. L’approche économique est prise en charge par les mécanismes du marché, et les acteurs les ont intégrés depuis longtemps. Ils connaissent les sanctions qu’une mauvaise gestion entraîne. Des mécanismes d’alarme, des clignotants ont été créés à différentes échelles, d’une entreprise aux Etats et grandes zones financières, mais ils ne concernent par nature que la dimension financière, indépendamment des autres enjeux. Des tentatives d’incorporation de données extra financières sont faites, et il semble bien que leur prise en compte soit une tendance lourde, dans la mesure où ces enjeux externes peuvent retentir un jour ou l’autre sur l’aspect financier. Le cours en bourse d’une entreprise peut souffrir durement d’une communication sur ses pratiques sociales dans des pays du Sud, ou sur des dégradations infligées à la forêt, son impact sur l’effet de serre[2]. Les clients et les investisseurs montrent un intérêt croissant pour ces aspects, mais avant que leur intégration soit totale, beaucoup d’eau aura coulé sous nos ponts. Il faut donc maintenir une vigilance sur les valeurs non financières, avec des dispositifs d’observation et de contrôle spécifiques. Au mot épaisseur répond le mot transparence, qualité qui permet de voir au-delà de la surface des choses, les mécanismes en action et les enjeux. La transparence ne s’improvise pas, elle se construit et se préserve, car le naturel, qui revient au galop comme chacun sait, n’y conduit pas. 

Prochaine chronique : Définition

 

 



[1] Chronique du 25 octobre 2006, et n°71 dans Coup de Shampoing sur le développement durable (Ibispress.com)

[2] Voir notamment à ce sujet la chronique Emploi, du 4 juin 2007

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