Peur

Publié le par Bidou

La phrase aujourd’hui célèbre n’ayez pas peur réveille bien sûr la peur. C’est un peu comme « restez calme », qui énerve souverainement. Le simple fait d’évoquer ce que l’on combat le rend plus présent, plus proche, et provoque des réactions classiques bien connues.

La peur du gendarme est parfois le début de la sagesse, mais il vaudrait mieux que ce ne soit pas le gendarme qui fasse peur, mais la perspective de dégâts prévisibles, en cas d’excès de vitesse ou d’ébriété au volant, par exemple, plutôt que celle du procès verbal. Le plus souvent, la peur est un facteur inhibant. Elle paralyse, elle fige les visages comme les situations, au lieu de stimuler les énergies. Elle ne fait pas bon ménage avec l’innovation, qui suppose une prise de risque[1] qui inquiète toujours un peu. Et ne parlons pas de la panique, fille écervelée de la peur, et qui conduit à faire n’importe quoi.

Tout ça pose un véritable problème de communication pour le développement durable.

Nous savons bien que la poursuite béate des pratiques actuelles nous conduit droit dans le mur. Les prélèvements de ressources comme les rejets de produits nocifs dans les milieux sont lourds de conséquence, ils dépassent depuis longtemps la capacité de régénération de la planète, et cela n’a pas empêché le fossé entre les riches et les pauvres de s’élargir. Le bilan n’est pas enthousiasmant, malgré des réussites spectaculaires et une réelle avancée des sciences et de notre connaissance des mécanismes physiques et biologiques. Il est facile de faire peur avec l’évocation des dangers qui nous menacent, pollution généralisée, dérèglements climatiques, révolte des désespérés de la Terre, disparition de nombreuses espèces animales et végétales, etc. Et tous ces dangers sont bien présents, et compte-tenu de l’inertie des phénomènes planétaires, des phénomènes d’accumulation qui se terminent par la goute qui fait déborder le vase, la lucidité nous conduit à s’y préparer. Nous ne pourrons pas les éviter totalement, tout au plus pouvons-nous espérer en réduire la force ou retarder les échéances.

Il est bien normal de s’en inquiéter, et de tirer le signal d’alarme, de mobiliser l’opinion et les faiseurs d’opinion pour faire pression sur les décideurs, politiques et économiques  notamment. Il faut faire céder de nombreuses résistances au changement. Mais il ne faut pas désespérer pour autant chacun d’entre nous, simple citoyen et consommateur, néanmoins décideur à sa modeste échelle. Que puis-je faire, face à ces enjeux qui me dépassent, la vanité des efforts que je pourrais faire n’est-elle pas évidente ? La perspective des catastrophes planétaires qui nous attendent, nécessaire pour ébranler un système trop bien installé, est aussi paralysante. L’évocation du risque est en soi un frein au changement, au lieu d’en être un moteur.

Prendre conscience des dangers, en prendre aussi la mesure, sans pour autant engendrer la peur, tel est le défi que porte en soi le développement durable.

Une autre expression célèbre, condamnés à réussir, nous donne une piste pour surmonter cette contradiction, pour relever ce défi. Bien sûr, nous sommes condamnés au changement, avec les remises en question, la redistribution des cartes, et l’inconfort de l’incertitude qu’il suppose. Mais la seule issue est la réussite, la réussite d’un autre modèle de développement, d’un autre monde à imaginer et à construire. Cette réussite ne s’improvise pas, elle se prépare, elle demande une stratégie au long cours, elle confine la peur à ce qu’elle doit être, une source d’un stress modéré mais permanent, condition indispensable pour pousser à l’action et à la prise de risque. C’est une vision offensive du développement qu’il faut présenter aux acteurs pour les mobiliser, au lieu d’un cri d’alarme par nature défensif. Le développement durable est né à la suite de l’appel du club de Rome et du rapport Halte à la croissance ?[2], qui a alerté le monde des dangers qui nous guettaient. Un message défensif par nature, et salutaire, qui a provoqué une prise de conscience. Un succès d’estime, mais un essai qu’il reste à transformer en actions. Le développement durable y ajoute une vision offensive et c’est toute la différence. Bien sûr, il faut conserver des défenses, ne pas baisser la garde contre les menaces et lutter contre les mauvaises orientations qui sont encore légion à la surface de la planète. Mais il faut offrir une perspective, non pas un grand soir où le bonheur serait général, mais une dynamique[3] portée par l’essentiel des forces vives, comme on dit.

La peur oui, elle n’est que trop justifiée, mais en fond de décor, toujours présente mais jamais en vedette.

Prochaine chronique : Dérivée



[1] Risque, chronique du 26/06/2006, et n°64 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

 

[2] 1972, chez Fayard, Paris, pour l’édition française.

[3] Dynamique, chronique du 21/07/2006, et n°22 dans Coup de shampoing…

 

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article