Artifice

Publié le par Bidou

La nature est généreuse, mais elle est capricieuse. C’est devenu un gros défaut, car nos besoins sont, eux, à peu près constants, et les fluctuations des bienfaits de dame nature nous posent souvent un problème. Pendant des siècles, l’Homme a essayé de faire des provisions, de prévoir la disette et s’est efforcé de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, pour assurer au maximum ses approvisionnements. A cette stratégie, nécessaire pour faire face aux caprices de la nature, se substitue progressivement l’idée que, au 21e siècle, on pourrait bien domestiquer la nature,  manifester ainsi notre puissance et régenter toute forme de vie à la surface de la planète. Les fluctuations dans les apports de la nature nous font parfois oublier l’abondance[1] de sa production. C’est un peu la poule aux œufs d’or, les œufs ne nous satisfont plus, on voudrait bien avoir tout le trésor, et tout de suite. Depuis toujours, l’Homme tente de réguler les flux de la nature, en sélectionnant ses produits par l’agriculture, et en multipliant les ouvrages, canaux, tuyaux, capteurs de toutes natures.

Cette collecte des produits de la nature, gratuits[2] par définition, ou dons de Dieu dans certaines cultures, a provoqué des trésors d’ingéniosité, a stimulé l’intelligence et entraîné des progrès techniques extraordinaires.

L’Homme est orgueilleux. Il veut se mesurer au créateur, ce qui lui a valu d’être chassé du jardin d’Eden. Il persévère quand même dans son désir : Regardez la production agricole. Il croit que c’est la sienne, alors que son rôle s’est borné à organiser, à orienter, à sélectionner des richesses produites par la nature, la photosynthèse, le travail des vers de terre, du patrimoine génétique des plantes, de l’eau qui tombe du ciel, du soleil. C’est un rôle marginal par rapport à celui de la nature, même s’il est déterminant pour répondre aux besoins des hommes. Retirez les apports de la nature, et l’agriculteur ne peut plus rien. On l’a vu, les richesses produites par la nature sont abondantes, et leur exploitation par l’homme peut faire illusion. Il croit que c’est lui qui produit, alors qu’il ne fait qu’accompagner et guider une production qui aurait eu lieu de toutes façons, mais sous une autre forme. Depuis toujours, l’activité humaine s’est, tout naturellement, ingénié à obtenir de la nature le maximum de richesses utilisables. Elle s’est adaptée aux circonstances, au contexte, au climat, et les besoins des hommes se sont aussi forgés, en retour, en fonction de ce que la nature peut apporter. Il semble aujourd’hui que ça ne suffise plus. L’Homme veut asservir la nature, il n’accepte plus de devoir s’adapter aux lois de la nature.

La production agricole est un exemple, et on peut dire la même chose pour le chauffage. On doit beaucoup au soleil sur ce point, mais on ne comptabilise guère ses apports. Bien sûr, il y a le gros morceau, de porter la planète dans une bonne moyenne, bien au dessus du zéro absolu qui se situe, rappelons-le, à -273 degrés Celsius. La vie terrestre s’est développée dans cette configuration, et admettons que ça ne compte pas. Le soleil nous chauffe de mille manières, directement ou indirectement, et notre travail consiste à capter cette énergie gratuite, à isoler une maison pour confiner ces calories venues du ciel, à créer une multitude de micro effets de serre pour absorber lumière et chaleur sans en rejeter trop.

Les ressources minières sont d’autres apports de la nature, tout comme l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons. Ces ressources ne sont pas inépuisables, elles sont fragiles, même si on peut les régénérer en partie. Et n’oublions pas notre patrimoine génétique, le logiciel, comme on dit aujourd’hui dans les salons, qui constitue notre identité, notre mode de fonctionnement.

Nous avons vite fait d’oublier d’où viennent ces bienfaits. Surtout qu’ils ne sont pas toujours conformes à nos souhaits, et que parfois les fantaisies de la nature font très mal. Alors la tentation vient de se substituer à la nature. On fera de l’agriculture hors sol, on recompose les patrimoines génétiques, on joue avec la matière pour produire de énergie. L’Homme croit ainsi s’affranchir de la nature. C’est le règne de l’artificiel. Outre qu’il est inquiétant de voir ainsi se concrétiser Le meilleur des mondes, cette évolution est parfaitement anti économique. Les apports gratuits, non comptabilisés, sont absents des calculs. Le travail de l’Homme, qui consiste à valoriser ces ressources, a fait oublier l’essentiel.

L’artificiel tient aujourd’hui le haut du pavé. Molécules de synthèse, matières recomposées. Même les attitudes, les comportements, sont artificiels : on a chassé l’effort physique de la vie courante, et on l’introduit artificiellement le weekend, avec le jogging et la remise en forme.

Combien de temps cette domination de l’artifice durera-t-elle ? En remontant les chaînes de production de ces biens artificiels que nous consommons, on trouve toujours au point de départ des ressources naturelles, matières, énergie, produits de la terre ou de la mer. Tout se passe comme si l’agriculture, par exemple, avait pour but de produire des produits primaires à partir des produits de l’industrie. Le monde à l’envers. Le faible rendement des biocarburants de première génération illustre bien cette dérive. Un artifice réellement productif, et par suite durable, serait de faire en sorte que les chaînes soient sources d’économies, et permettent un meilleur rendement des ressources primaires : le travail et l’intelligence de l’Homme trouveraient ainsi leur pleine efficacité, en complément des apports de la nature, en dernier maillon dont le rôle serait de transformer les apports de la nature en service pour ses contemporains. Le potentiel de la nature resterait alors intact, et il pourrait même s’enrichir progressivement, comme une terre travaillée régulièrement peut le faire.

Au lieu de cela, la tendance que bous observons est bien de se substituer à toute la chaîne. Les connaissances de la matière et du vivant sont exploitées non plus pour valoriser leur potentiel et en tirer le maximum de services, mais pour recomposer un monde qui serait totalement sous contrôle. Tout se passe comme si le capital nature était oublié[3]. Mauvaise piste, quand on connaît l’ampleur des défis à relever pour que notre développement soit durable…

Prochaine chronique : Caisse

 

 



[1]  Chronique Abondance du 19/03/2007

[2] Chronique Gratuit  du 30/04/2007

[3] Voir la chronique Capital , du 22/02/2007

 

Publié dans developpement-durable

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