Egalité

Publié le par Bidou

Un thème récurrent, en période électorale. L’égalité des chances est à la mode. Que chaque enfant, le jour où il entre à l’école maternelle, ait les mêmes chances d’intégrer un jour l’école polytechnique ou l’ENA. Quel que soit son sexe, et le quartier où il habite. Un beau programme, de belles perspectives, mais ce n’est peut-être pas ça, le « durable ».

 

Bien sûr, il faut que l’origine, sociale ou culturelle, ne puisse en aucun cas être un frein au développement d’un cursus, ni ne soit un facteur d’exclusion. Mais le développement durable c’est aussi offrir une diversité d’avenirs. Donner à chacun sa chance de « réussir dans la vie » n’a de sens que s’il y a une infinité de manières de le faire, et non pas un ou quelques modèles hors desquels il n’y a pas de réelle reconnaissance. L’égalité des chances se joue des deux côtés, sur le cheminement poursuivi, comme sur la manière d’évaluer la « réussite ». En amont et en aval, pour réaffirmer cette constante du développement durable de la nécessité d’une analyse en cycle, en boucle[1], pour mieux comprendre les enchaînements, et mécanismes qui déterminent le cours de la vie.

 

C’est que la diversité des situations, des états, se double le plus souvent d’une hiérarchie, qui se traduit elle-même en termes de statut social ou financier. Il y a, c’est bien connu, « des gens plus égaux que d’autres ». En France, c’est une banalité de le dire, le travail manuel est sous évalué par rapport aux tâches intellectuelles, malgré quelques campagnes institutionnelles sur l’apprentissage et la célèbre louange par Pierre Perret du beau métier de plombier. L’affirmation « il faut de tout pour faire un monde » masque la différence de considération apportée aux différentes composantes de ce monde. Cette hiérarchie évolue, et donne une photo de la culture d’une société à un moment donné. Même entre les dirigeants des entreprises, on trouve plusieurs catégories : aujourd’hui, la finance est dominante, et par suite le financier, et il serait suivi, dans l’ordre par les juristes et les techniciens. La production a moins d’importance que le droit et la finance. Si vous voulez gagner beaucoup d’argent, vous voyez ce qui vous reste à faire. Tant pis si vos inclinaisons personnelles vous menaient ailleurs. Le but ultime des élèves des grandes écoles d’ingénieurs en France est bien le management, et non pas la technique qu’on abandonne volontiers à des corps et des écoles moins prestigieuses. La manière de gravir les échelons hiérarchiques est le plus souvent liée aux qualités de chef qu’à la maîtrise d’une spécialité. Le fameux principe de Peter trouve là ses racines et sa force.

 

En politique aussi, des différences d’appréciation se manifestent, qui n’ont rien à voir avec les partis : être un professionnel de la chose publique est un atout considérable. Il vaut mieux être fonctionnaire qu’artisan pour représenter le peuple. Il y a les facilités liées au statut et à la garantie de retrouver un poste en cas d’échec, c’est l’égalité des chances en amont qui est compromise. Il y a aussi le sentiment largement diffusé que les dossiers étant très compliqués, il faut des « pro » pour y comprendre quelques chose et les traiter sérieusement. L’image du personnel politique idéal compromet fortement en aval l’égalité des chances d’accéder à des responsabilités.

 

Revenons aux jeunes. Tous égaux, mais selon que l’on mesure les mérites par une version grecque, la résolution d’une équation différentielle, un concours de saut en hauteur ou l’élaboration d’une pièce mécanique, on ne sélectionne pas les mêmes, malgré une scrupuleuse égalité de traitement. Il faut donc multiplier les manières de reconnaître les mérites[2]. Depuis longtemps, on a considéré que l’examen, par sa nature, ne convenait pas à tous les élèves, et que d’autres formes d’évaluation étaient nécessaires. C’est la contrôle continu, le livret scolaire, les travaux en groupe, l’appréciation des enseignants qui ont été développés à cet effet, mais en restant dans l’univers confiné des matières scolaires. L’épanouissement personnel, la prise de responsabilité peuvent se faire dans d’autres sphères, et ne trouvent pas de reconnaissance, alors que des activités culturelles et sportives, notamment, mais aussi des pratiques de nature différente comme le jardinage, la tenue scrupuleuse d’une collection, ou l’organisation d’évènements peuvent contribuer à forger une personnalité sans que ces mérites ne soient pris en compte.

 

Il a été ainsi proposé d’en favoriser la reconnaissance, sur le modèle du livret scolaire. D’autres documents de ce type pourraient faire foi de ces activités et des qualités obtenues en les exerçant[3]. C’est une piste intéressante, qui aurait le mérite de diversifier la manière d’évaluer le potentiel d’une personne, en offrant plusieurs angles d’observation de se personnalité, au lieu de tout ramener à une seule optique scolaire. De même que l’évaluation d’un bien ou d’un service, dans notre économie, se fait le plus souvent par une simple approche monétaire, évacuant ainsi beaucoup d’autres types de valeurs, l’évaluation de la valeur d’une personne se fait au filtre d’une grille scolaire dans un monde où l’apprentissage de la vie se fait très largement hors de l’école.

 

Les talents des jeunes sont par nature très variés, et les mesurer à la même aune revient à en négliger une bonne part. Du perdant perdant garanti. C’est un terrible appauvrissement pour la société, qui laisse filer des talents dont elle aurait bien besoin ; c’est un sentiment d’échec et de rejet pour le jeune dont les qualités ont le malheur de ne pas entrer dans les cases prévues. L’égalité des chances va bien au-delà d’un soutien des plus défavorisés pour l’accès aux filières nobles.

 

Chacun cherche à être reconnu, et a besoin pour cela de trouver son domaine d’excellence. En confinant l’excellence à quelques filières prestigieuses, et réservée dans les faits à une élite, on crée une machine à rejeter, et une société « ancien régime », avec des aristocrates et des roturiers. Le concept d’égalité des chances et une dose de discrimination positive laissent penser que la perméabilité entre les deux catégories résout le problème, alors que l’enjeu est de reconnaître la diversité des talents et de les conjuguer. L’égalité, c’est à la fois se sentir bien dans sa peau, égoïstement, et en plus, participer à une aventure collective. C’est du gagnant-gagnant.

Prochaine chronique : Différent



[1] Boucle, chronique du 17 mars 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-2181105.html

 

[2] Voir à ce sujet la chronique Sélection , du 13 novembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-4534011.html

 

[3] On pourra utilement sur ce point se reporter au livre de Jean-Pierre Faye, Artssports & création, qui présente tout l’intérêt qu’aurait un « livret Artssports ». Jean-Pierre Faye, 2006, diffusion : www.sauramps.com

 

Publié dans developpement-durable

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