Fuite

Publié le par Bidou

Nous avons déjà parlé de la fuite d’eau[1], nous allons parler de fuite en avant. Nous le savons, le développement durable est une approche « système », une manière d’appréhender les choses de la vie dans toute leur réalité, c'est-à-dire dans leur complexité, avec de nombreux éléments qui interagissent les uns sur les autres, et beaucoup d’acteurs, avec leurs états d’esprit, leurs intérêts, leurs échéances, spécifiques. Le développement durable nous propose de cheminer dans cet univers, et en premier lieu d’apprendre à le faire. Pour cela, leçon n°1 pourrait-on dire, il faut tenter de comprendre le fonctionnement du système, d’en repérer les acteurs majeurs, d’identifier les points sensibles sur lesquels il faut jouer en priorité pour éviter les crises, et progressivement renforcer le capital[2] de l’humanité comme celui de chacun d’entre nous, au sens des quatre capitaux pour ne rien laisser de côté.

 

Il y a mille manières d’intervenir, sur ces points sensibles, avec douceur ou brutalité, par l’incitation ou la coercition, l’information et la formation, la création de lieux pour que les acteurs de rencontrent et se connaissent, l’élaboration de codes et de langages commun, la recherche.

 

Dans la pratique, il en est souvent bien autrement. La rigidité est reine, dans la pensée, les institutions, les relations entre acteurs, ou l’absence de ces relations… Il y a d’une part des paramètres que l’on maîtrise, sur lesquels l’autorité peut jouer directement, et d’autre part ceux qui relèvent de la volonté des acteurs, des partenaires, et qui se situent par nature dans le champ du dialogue et de la construction commune. Ces paramètres présentent une part d’inconnu selon la réactivité et la créativité des acteurs, bien sûr, mais aussi un potentiel accru du simple fait de leur nombre, de leur diversité, et de leur intérêt à participer. Deux voies se dégagent ainsi pour gérer les affaires communes, bien contrastées selon que l’on privilégie l’efficacité immédiate ou la dynamique des acteurs. Et c’est là que la fuite en avant apparaît. On « met le paquet[3] » sur les paramètres que l’on maîtrise, au détriment de la mobilisation de la chaîne d’acteurs. Prenons quelques exemples pour illustrer cette dérive, qui conduit tout droit vers la fuite en avant.

 

Le coût global. Un vrai serpent de mer. Tout le mode est d’accord pour admettre que c’est un bien meilleur critère de choix que l’investissement seul, mais on cherche toujours à préciser en quoi il consiste, on veut toujours être plus précis, et dans l’attente de la formule parfaite, on continue comme avant ! Admettons que je sois pessimiste, et qu’il soit enfin adopté. Ce sera sous une forme mineure, et le code des marchés publics qui l’évoque est bien restrictif, en parlant du coût global d’utilisation, sans référence à l’usage. Or c’est justement sur l’usage qu’il y a des gains à chercher. L’efficacité du produit acheté doit entrer dans l’équation économique. Si on construit des hôpitaux plus sophistiqués, qui permettent de soigner vite et bien, et que le séjour des patients en est réduit d’un tiers, ça fait une sacrée économie de fonctionnement, rapporté au service rendu. Si l’on n’intègre pas ce paramètre dans le coût global, on écarte une donnée fondamentale pour le choix. Mais je ne dois pas participer à ce débat qui retarde encore la sortie d’une règle simple pour que tous les acteurs adoptent le coût global pour choisir ce qu’ils achètent, halte au perfectionnisme ! Si on intègre les coûts de fonctionnement, ce sera déjà une première étape[4].

 

Les retraites. On nous dit qu’il y a trop d’inactifs par rapport aux actifs, et comme le temps n’est plus à la politique du cocotier, il faut que nous travaillions plus longtemps. L’âge légal de départ à la retraite sera donc repoussé d’un, puis deux ans et même peut-être plus. On parle couramment de 67 ans ! Alors que l’âge réel de départ à la retraite, celui qui est constaté, est de 58 ans. Plutôt que de chercher à retarder efficacement cet âge réel, qui traduit souvent des départs non souhaités si tôt, on préfère s’acharner sur ce qui est directement contrôlé par les pouvoirs publics, l’âge légal. Modifier un texte de loi est manifestement plus facile que de faire changer les « acteurs sociaux », mais ce n’est pas le plus efficace. Une forme de fuite en avant, pour masquer une réelle incapacité à toucher là où il faudrait.

 

La réglementation thermique des bâtiments. Il s’agit des constructions neuves, et pas des autres, alors que c’est le parc existant qui constitue l’enjeu majeur. Oui, il faut rendre plus exigeante la réglementation sur le neuf, mais sans politique active sur les bâtiments édifiés dans les années 1950 à 1970, par exemple, on ne parviendra pas vraiment à diviser par 4 les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050. Et en plus, on sait que la réglementation est mal appliquée, que les contrôles sont insuffisants. A quoi bon serrer les boulons sur le papier si ça ne suit pas derrière. A contrario, l’exemple de la sécurité routière est éloquent. On constatait un écart à peu près constant entre la vitesse autorisée et celle pratiquée. Disons que si la limitation est à 130, on observe une vitesse courante de 150… Pour obtenir les 130 effectifs, on aurait pu retenir 110 comme vitesse maximale autorisée. Et bien on a préféré faire respecter le 130, avec des moyens de contrôle efficaces, et un large consensus des automobilistes. C’est quand même mieux, qu’une fuite en avant !

 

En définitive, cette chronique aurait pu s’appeler Réverbère, en référence à l’histoire bien connue du monsieur qui cherche ses clés sous le réverbère parce qu’il y voit clair, mais qu’il les a perdues ailleurs. La fuite en avant consiste bien à aller jusqu’au bout des possibilités d’intervention là où on le peut, même si on sait que ce n’est pas là que c’est efficace. On se rassure ainsi, on a bonne conscience, mais ce n’est sans doute pas durable.

Prochaine chronique : Image



[1] Voir la chronique Robinet , publiée le 22 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3085202.html

 

[2] Chronique du 22 février 2007, http://developpement-durable.over-blog.org/article-5753903.html

 

[3]Paquet, chronique du 27 novembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-4703121.html

 

[4] Chronique du 6 novembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-4447482.html

 

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