Prix

Publié le par Bidou

Dans le sens de trophée, le prix permet de distinguer les plus méritants, mais il a une autre vertu : elle incite à montrer ce que l'on fait et dont on est fier, et participe ainsi largement à la diffusion de « bonnes pratiques » qui resteraient bien isolées et sans suite en l'absence de cette dynamique que constituent les prix. Ils sont nombreux pour l'environnement, et il faut s'en réjouir. Méfions nous, malgré tout, des prix qui favorisent des contre-performances en termes de développement durable, celles qui conduiraient à tirer au maximum une caractéristique donnée, au détriment des autres. Aller plus vite que tout le monde, par exemple, ne doit pas se faire au prix d'une consommation supplémentaire d'énergie, ni d'une atteinte à la santé des compétiteurs...

 

Dans le prolongement de la chronique sur le capital[1] , poursuivons notre réflexion sur le sens économique du mot prix.

 

Le prix d’un bien ou d’un service représente la valeur que l’on veut bien lui attacher. Dans la théorie économique dominante, c’est le simple résultat d'un ajustement entre l'offre et la demande sur un marché. Le prix ne reflète la valeur qu'en tant que l'on croit à l'universalité du marché comme mécanisme de révélation de ce qui compte vraiment, mais n’entrons pas ici dans des querelles d’économistes. Retenons que le prix est le résultat simple de mécanismes complexes, où interviennent de nombreux paramètres, touchant aux modes de vie, aux aspirations, à la demande sociale, tout comme au travail et au capital de connaissances nécessaires pour créer ce bien ou ce service, aux matières premières qui y sont incorporées, à l'organisation sociale mise en place pour permettre que la demande et l'offre se rencontrent. On utilise cette donnée, le prix, pour calculer la valeur de la production, que l'on obtient par addition. On dit que c’est ça l’activité du pays, la création de sa richesse au cours d’un exercice. On comptabilise ainsi le volume de l’activité, sensé représenter les utilités sociales, à partir de valeurs marchandes. On ne note pas la qualité de vie qui résulte de cette production, et on ne compte pas en débit les prélèvements de ressources qui ne se renouvellent pas durant la durée de l’exercice de référence. Malgré sa simplicité et son rôle bien évident dans nos sociétés, le prix ne donne qu'une image bien incomplète de la vraie création de richesse, au sens des quatre capitaux, manufacturé, naturel, humain et social.

 

Le simple usage du prix, au niveau collectif pour évaluer la création de richesses, ou au niveau personnel, pour guider des choix de consommation, ne peut répondre aux exigences du développement durable.

 

Les biens ou services que nous produisons et consommons sont composites.  Ils résultent,  pour le capital naturel, d’une accumulation de prélèvements d’origines variées, agriculture et forêt, industrie, transport, communication, bâtiment, etc. Pour noter le volume des prélèvements, on peut imaginer de suivre tout au long de son « cycle de vie » tel bien ou service, et d’additionner à chaque étape une évaluation de la charge écologique qui y a été ajoutée. Parallèlement à la valeur ajoutée, on aurait ainsi, pour un bien donné, la charge écologique ajoutée, ce qui permettrait, dans les « agrégations », les additions de type PIB, de faire un véritable bilan, avec deux colonnes, crédit et débit, et un « résultat » net. Un choix pour l'estimation des prélèvements ou charges environnementales serait à faire. Il est possible soit de concentrer le projecteur sur un point sensible, comme le carbone (ce qui se fait avec les « bilans carbone ») ou l'eau douce, soit de tenter une vision d’ensemble représentant toutes les atteintes environnementales, à la manière de l’empreinte écologique[2].

 

Les indicateurs dont on dispose pour les capital humain, comme l'indicateur de développement humain, sont riches de signification, mais bien compliqués à manipuler. On peut les suivre pour caractériser des populations, mais comment les transposer dans la vie quotidienne, comment les attacher aux actes courants de production, de consommation, d'échanges ? Et que dire d'indicateurs composites, encore plus complets, tels que Happy Planet Index[3], qui tente de traduire en un seul chiffre la complexité de la vie, en introduisant aux côtés de données économiques des éléments de qualité de vie et de pression sur l'environnement. Le prix est un formidable indicateur, qui présente une synthèse de nombreux paramètres, et on n'a pas su trouver aujourd'hui son équivalent pour synthétiser les dimensions qui sont en dehors du système marchand, même si elles jouent un rôle primordial dans la vie personnelle ou les grands équilibres planétaires.

 

Une tentation est de créer des tickets de rationnement. On sait faire, on l'a déjà fait dans des périodes de pénurie d'un bien donné, dans des périodes de guerre ou de crise. Denrées alimentaires et énergie ont été ainsi l'objet d'une monnaie spécifique, directement reliée à la rareté du bien considéré. Ces tickets sont émis en fonction de la quantité de ressource disponible (ou de la capacité globale à la créer), et traduisent donc bien la contrainte collective. Répartis entre les consommateurs, ils influencent directement leurs choix, tout comme le prix. Ce que l'on appelle improprement les « droits à polluer » est une application directe de cette logique, appliquée aux gaz à effet de serre, et pour les gros opérateurs. Mais ce qui pourrait bien fonctionner au niveau d'acteurs économiques puissants n'est pas forcément adapté au comportement ni à la psychologie de consommateurs individuels. L'idée même d'une distribution de tickets de rationnement, fût-ce sur le carbone, dans une économie qualifiée d'abondance, semble anachronique, et susciterait de vives réactions d'hostilité.

 

Une autre voie, plus réaliste, est l'information du consommateur. Le « signal prix » doit être complété par un signal traduisant les valeurs non marchandes. L'étiquetage des produits sur les consommations d'énergie, ou d'eau, ou sur le niveau de bruit émis, constitue une première tentative d'information du consommateur. Les nombreux labels tentent de leur côté d'éclairer les choix, notamment en apportant des données sur l'origine de la production et les techniques employées. Peut-on rêver que l'on parvienne un jour à traduire les quatre capitaux en signaux accessibles à tous, quelle que soit la forme retenue, et qu'à ces quatre capitaux correspondent quatre prix intégrés dans l'univers quotidien des acteurs, et quatre bilans pour caractériser l'efficacité de la gestion politique d'une collectivité.

 

 Prochaine chronique : Fuite

 



[1]Voir la chronique Capital , du 22 février 2007, http://developpement-durable.over-blog.org/article-5753903.html

 

[2] Voir à ce sujet la chronique Hectare , du 28 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3143246.html

 

[3] Voir la chronique Bonheur , du 28 juillet 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3392716.html

 

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