Assimiler

Publié le par Bidou

 

 

Je trouve deux définitions dans mon vieux dictionnaire. Tout d’abord, rendre semblable, avec un bel exemple : l’ivrognerie assimile l’homme à la brute ; mais aussi approprier à sa substance, comme s’assimiler des aliments. Gardons la seconde définition pour décliner le mot dans l’univers du développement durable, tout en sachant que la tentation reste forte de basculer sur la première…

 

Le mot Assimiler offre une occasion de parler du dépassement[1] que suppose le développement durable. Il s’agit en effet de s’approprier une substance, de faire entrer de nouveaux membres dans la famille, de se nourrir d'un apport supplémentaire. Rappelez-vous que le cannibale tente de s’approprier les valeurs de son adversaire quand il le dévore à pleine dents ! Il faut pour cela que l’élément assimilé  contienne une valeur originale, et qu’il conserve sa spécificité. Pour l’organisme assimilant, il lui faut accepter la différence, et faire en sorte de s'en enrichir. C'est tout le contraire de gommer, de faire disparaître les différences, ce qui constituerait un abandon, et par suite appauvrissement. Le contraire de rendre semblable, l’autre définition d’assimiler, pourrait-on penser.

 

Assimiler n'est pas non plus juxtaposer, tolérer[2], créer des enclaves, des ghettos, des zones à part, et cela dans l'espace comme dans les mentalités.

 

Nos esprits sont habitués à cloisonner[3] et ouvrir une nouvelle case est facile, mais ce n'est pas vraiment ça que l’on peut appeler assimiler. Le développement durable est souvent victime de cette manière de procéder, qui conduit à une fausse assimilation. Il est considéré comme une couche supplémentaire, qui s'ajoute aux autres, même si on lui concède des caractéristiques propres. Il faudrait l'assimiler dans chacune des autres cases, auxquelles il apporterait ainsi une richesse supplémentaire.

 

Assimiler n'est pas non plus imposer un moule, faire en sorte que les éléments à assimiler se transforment en abandonnant leur personnalité ou leur originalité. C'est vrai pour les personnes comme pour les idées. Assimiler c'est entrer dans une dynamique[4] d'enrichissement, donc de changements, issus d'échanges et de confrontations.

 

Ce n'est pas facile, il faut le vouloir. Des deux côtés, assimilant et assimilé, qu’il s’agisse de personnes ou de manière de penser.

 

Les porteurs d'idées nouvelles, et le développement durable n'y échappe pas, ont tôt fait de présenter leurs positions et leurs propositions de manière agressive, pour se différencier, exister tout simplement, au lieu d’adopter une stratégie d'assimilation, pour les faire partager. C'est le signe d'une faiblesse, bien compréhensible pour des idées nouvelles, qui n'ont pas de références toutes faites, ni d'assises ou de protecteurs puissants. Se constituer un pré carré, un repaire, une citadelle, une matrice ou la pensée puisse se développer à l'abri des idées dominantes, est une étape incontournable, mais il faut savoir la dépasser, dès que le bébé est viable. Avec le risque de mortalité infantile, ou de  voir son enfant passer sous l'influence d'autres personnes. Il y aura beaucoup de déchet, de perte en ligne, et c'est normal. On assiste à une sorte de sélection naturelle des idées.

 

Pour les hommes, c'est différent, il faut tout faire pour éviter une sélection[5] qui exclue de fait une partie de la société. Ce qui serait mauvais pour les exclus, mais aussi pour la communauté qui se prive ainsi d'apports potentiels. Ce n'en est pas moins difficile. Il faut d'abord se comprendre. Chacun a son histoire, ses origines, sa culture, sa langue et son langage, ses codes de vie quotidienne, ce qui donne des structures mentales différentes, des modes de pensée et d'être qui traduisent cette histoire personnelle. La rencontre de ses structures mentales ne s'improvise pas, à défaut elle peut être l'occasion d'incompréhensions et de conflits. On a d'autant plus de mal à imaginer que l'autre a une forme de pensée différente de la sienne que la structure mentale est transmise par son groupe d'origine de manière inconsciente, intégrée[6] et non spécifique, non identifiée comme étant le particularité du groupe. On a tendance à croire que ces structures de pensée sont universelles, alors qu'elles ne le sont pas du tout, elles sont les attributs d'un groupe. « La culture est en majeur partie une réalité cachée qui échappe à notre contrôle et constitue la trame de l’existence humaine », nous dit à ce sujet Edward T. Hall[7].

 

Il faut donc faire un effort pour sortir de soi-même, et amener l'autre à en faire autant. L’assimilation est à ce prix. L'exposition totale d'un nouvel arrivant à la société où on souhaite l'assimiler est bien dangereuse. Il faut des processus d'assimilation, des lieux et des moyens pour cela, et admettre que cette assimilation va entraîner des changements : l'assimilation ne peut être à sens unique. Peut-être que finalement, elle revient à rendre semblable, comme le dit le dictionnaire, mais c’est parce que les deux parties évoluent l’une vers l’autre. L’histoire de notre pays, sous l’influence de trois mers et d’un continent, maintes fois envahi par le Nord, le Sud, l’Est, et composé de multiples peuplades, traduit cette assimilation permanente. Le défi qui doit être relevé aujourd’hui est la rapidité et l’ampleur des mouvements de population, dans une époque marquée par des transformations profondes et rapides des modes de vie et de production. L’explosion de l’urbanisation, en France mais aussi et surtout dans le monde, illustre ces bouleversements. Les déséquilibres qui se manifestent sur la planète vont accélérer ces phénomènes. L’assimilation lente, inconsciente, mais avec des poches de résistance, qui était la règle, est aujourd’hui insuffisante. Il faut se donner les moyens d’assimiler rapidement, ce qui est un formidable défi à relever, au même titre que de lutter contre l’effet de serre. Pour ceux qui cherchent où est la dimension sociale, ou sociétale, du développement durable, voilà une bonne piste de travail.

 

 Prochaine chronique : relâchement

 



[1] Chronique du 18 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3047346.html

 

 

[2] Voir Tolérance, chronique du 27 septembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3979133.html

 

 

[3] Voir Cloisonnement, 7 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-2945718.html

 

 

[4] Chronique du 21 juillet 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3342359.html

 

 

[5] Chronique du 13 novembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-4534011.html

 

 

[6] Voir la chronique Immersion , du 11 septembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3808744.html

 

 

[7] La dimension cachée, d’Edward T. Hall, Editions du Seuil, 1971

 

 

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