Civilisation

Publié le par Bidou

La loi du plus fort est simple. Cette simplicité est redoutable d’efficacité pour traiter les questions immédiates, mais peuvent mener à des impasses quand il s’agit d’intégrer[1] des intérêts variés, concernant beaucoup de monde, chacun ayant ses propres priorités, et cela dans la durée. A l’inverse, la civilisation est complexe. L’organisation de la vie de la cité obéit à des lois multiples, qui ont pour objectif de codifier le comportement des différentes catégories de citoyens et de leurs dirigeants. Montesquieu, dans l’Esprit des lois, présente cette complexité, avec la notion de partage des pouvoirs. Les processus de prise de décision, les relations entre les pouvoirs de nature différente, l’aptitude de la communauté à anticiper, à évaluer, à contrôler, à veiller à ce que chaque membre fasse son devoir et ait ses droits respectés, sont des mécanismes complexes, forgés avec le temps, l’histoire de chaque peuple, et incorporant des influences extérieures. La civilisation qui en résulte est un amalgame subtil, et se conjugue évidemment au pluriel, avec des différences notoires d’une civilisation à une autre.

 

La civilisation est fille de l’expérience partagée, et elle suppose une écoute, du respect, de la prudence. Valeurs de tempérance, alors que le développement durable nous demande de relever des défis et de prendre des risques. Encore une contradiction apparente, l’enjeu étant justement de savoir prendre des risques collectivement sans léser tel ou tel intérêt. Comment amener une communauté à prendre des risques [2] solidaires pour explorer des voies nouvelles de développement ? Ce sont des procédures, telles que les obligations d’études préalables et des échanges organisés entre les acteurs concernés. Les décisions sont plus longues à prendre, il peut y avoir des contraintes imprévues qui se manifestent, mais cette traduction moderne du principe bien connu selon lequel il vaut mieux réfléchir avant d’agir apporte des garanties de ne pas faire de grosse bêtise. Encore faut-il que tous les acteurs jouent le jeu, qu’il n’y ait pas d’interférence avec d’autres intérêts qui viennent brouiller l’analyse des conséquences des décisions. Ces procédures permettent aussi d’évaluer les coûts indirects d’une décision, et de voir clairement qui va les supporter, s’il est possible de les atténuer, de faire payer par César ce qui revient à César. C’est la bonne gouvernance qui est introduite dans les modalités de prise de décision, avec des formes variables selon les cultures et le type de décision, depuis l’évaluation des incidences environnementale d'une déviation routière, jusqu'aux conférences de consensus sur de nouvelles technologies. La complexité ainsi introduite est une marque de la civilisation, et elle est doit réduire les risques d’erreurs graves, et d’injustices insupportables. Le prix à payer est jugé lourd, les précautions excessives.  Quand on observe la différence des taux de croissance des pays de la vieille Europe et ceux des pays émergents, on peut penser que nos procédures sont un fardeau. Ce serait oublier que les données telles que le PIB ne sont que des indicateurs d’activité et non de création nette de richesses. Le coût social de cette marche forcée vers le progrès, et le coût environnemental provenant de la dégradation de nombreuses ressources naturelles et culturelles, ne sont pas déduits dans les calculs[3] des taux de croissance. La comparaison n’est peut-être pas aussi défavorable qu’une première analyse le laisserait supposer. Les procédures sont peut-être rentables, après tout, malgré leur lourdeur apparente. Encore faut-il éviter les pièges, ne pas substituer la procédure au projet, ne pas se complaire dans des chemins de traverse qui éloignent de la décision. La gouvernance doit rester vive et alerte, et c’est bien là un apprentissage exigeant qui est en cours dans nos sociétés. Il est de bon ton de dénoncer les excès des démarches participatives sans conclusion, les études préalables qui n’en finissent pas, et il faut assurément lutter contre les dérives. A défaut, la bonne gouvernance, qui doit être une force, devient une faiblesse. Le risque est grand, alors, de voir disparaître les régulations qui n'ont pas su s'adapter, et avec elle la civilisation. Celle-ci ne peut qu'être dynamique, en mouvement permanent, attentive aux dangers et ouverte aux influences extérieures. Bon nombre de civilisations ont disparu pour ne pas avoir su s'adapter, comprendre collectivement que des temps nouveaux sont arrivés. La difficulté que l'on connaît en France, d'abroger des textes quand on en adopte de nouveaux, avec l'effet désastreux d'empilement qui en résulte, traduit bien la difficulté d'évoluer et de s'adapter. Sans représentation de l’avenir, claire et partagée du plus grand nombre, on avance en s’accrochant au passé. Au lieu d’enrichir les décisions, la mémoire vient les contrarier, la civilisation est guettée par la décadence. Là encore, il y a un défi à relever si nous voulons que notre civilisation soit durable.

 

 

 Prochaine chronique : Contrainte

 



[1] Voir Intégré, chronique du 7 juillet 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3220392.html

 

[2] Risque, chronique du 26 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3124286.html

 

[3]Calcul, chronique du 21 mai 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-2787339.html

 

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