Symptôme

Publié le par Bidou

Nous le savons tous, il est souvent plus facile et confortable et soigner le symptôme plutôt que la cause de la maladie. On répond au problème de l’immédiat, sans avoir à se plonger dans un travail de fond, lequel débouche souvent sur des conclusions douloureuses, la nécessité de changer !  Changer de régime, de mode de vie, de manière de penser, etc. La résistance au changement et la crainte intuitive de ne pas y échapper, associée au besoin de répondre vite au problème posé sont deux puissants arguments qui nous conduisent souvent à n’agir que sur les symptômes, et à négliger les causes réelles des phénomènes. Est-ce durable ?

 

Un exemple éloquent de cette attitude nous est donné par un projet pour lutter contre le réchauffement climatique. Arrêtons de nous obnubiler sur les causes, les émissions de gaz à effet de serre, voyons si on ne peut pas réduire le réchauffement sans rien toucher à nos comportements.

 

La solution est de lutter contre le réchauffement par le refroidissement. C’est tellement simple, comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? Quand on a beaucoup de fièvre, il peut être bon de se plonger dans un bain à 37 degrés, pour faire baisser la température. Peut-on faire la même chose pour la planète ? Oui, il suffit d’envoyer des particules de soufre pour refroidir l’atmosphère.

 

C’est des la « géoingénierie », de l’ingénierie sur la planète. Il faut oser, mais pourquoi pas, quand on connaît les enjeux du réchauffement climatique. La sauvegarde de la moitié de l’humanité qui vit en bordure de mer vaut bien qu’on en prenne le risque[1].  C’est une initiative d’un scientifique de renommée mondiale, Paul Crutzen, prix Nobel de chimie. Il propose d’envoyer des particules dans l’atmosphère pour refroidir la planète.

 

L’idée lui en est venue à partir de l’observation de phénomènes naturels, que l’on pourrait tenter de reproduire : Les irruptions volcaniques provoquent l’envoi de poussières dans l’atmosphère, et par suite un refroidissement de la planète car les particules renvoient les rayonnements du soleil. L’irruption de Pinatubo en 1991 a entraîné une baisse de 0,5 ° pendant une bonne année,  soit le réchauffement climatique du siècle passé… Le Pinatubo a envoyé 10 millions de tonnes de souffre très haut dans le ciel, qui sont retombées sur terre et dans les océans au bout de deux et trois ans. Il est vrai que les émissions de souffre provoquent des pluies acides, mais celles provoquées par l’envoi de particules de souffre dans l’atmosphère resteront faibles par rapport à des nombreuses autres émissions liées aux activités humaines. Pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut donc envoyer chaque année quelques millions de tonnes de souffre dans la haute atmosphère. Une solution originale qui nous permet de continuer à émettre gaillardement toujours plus de gaz à effet de serre, et à ne rien changer à nos tendances actuelles. Formidable !

 

Ce faisant, et si tout va bien, si les faits confirment les hypothèses et les calculs, on maîtrise les conséquences du phénomène réchauffement climatique sans avoir à s’attaquer aux causes. Pour combien de temps ? On occulte le problème, et on continue à polluer autant qu’avant, et même plus avec l’envoi de ces tonnes de souffre et l’énergie nécessaire pour mener à bien l’opération. Il faut aussi espérer que l’on pourra envoyer régulièrement la dose de souffre nécessaire pour compenser l’élévation de température qu’entraînera la concentration de gaz carbonique, qui ira sans cesse croissant.

 

L’objectif est de lutter à la fois contre les symptômes quand ils deviennent dangereux, et contre la cause de la maladie. Si les moyens de lutte contre les symptômes accentuent les causes, on peut légitimement se poser des questions. Un remède qui n’affecte en rien les origines de la maladie semble bien fragile. Une crise passagère qui empêcherait l’administration du remède, des phénomènes d’accoutumance  et de dépendance, le besoin d’augmenter régulièrement la dose ou la fréquence du médicament, tout indique que cette solution ne peut pas être durable. Une mesure de ce type pour éviter un emballement, pour bloquer momentanément un processus, pourquoi pas, il ne faut pas négliger les symptômes, qui peuvent à leur tour devenir la cause de troubles supplémentaires. De là à faire de ces solutions une réponse permanente aux défis qui sont proposés à l’humanité, avec tous les risque d’une fuite en avant, il y a un fossé que le souci de durabilité  nous invite à ne pas franchir. Il ne s’agirait que d’un mur[2] virtuel contre une situation qui s’empire, d’un barrage qui craque toujours un jour si la pression continue à grimper inexorablement.

 

Monter un mur contre le réchauffement climatique apparaît toutefois nécessaire, mais il s’agit de gérer l’inertie des phénomènes, puisque l’on sait que, même en prenant immédiatement des mesures draconiennes, la température moyenne de la planète continuera d’augmenter inexorablement, compte tenu des gaz à effet de serre déjà émis. Il faut donc se préparer à faire face aux effets du changement climatique, et peut-être quelques artifices seront-ils utiles pour atténuer les difficultés de cette transition. Mais nos descendants pourraient nous condamner sévèrement si nous en profitions pour ne rien changer, ce qui ne ferait que reporter le problème à plus tard, avec un degré supplémentaire de gravité.

 

Quand un corps est malade, il faut lutter contre les symptômes, qui font souffrir le malade, parfois avec des moyens violents (médicaments puissants, interventions), mais en même temps on doit s’intéresser au « terrain », à l’état général du patient, que l’on doit renforcer, pour qu’il retrouve ses défenses naturelles. Nous venons d’en parler pour le réchauffement climatique, ce serait aussi vrai pour bien d’autres phénomènes. Prenons deux exemples dans des champs très contrastés, la montée du terrorisme et la baisse des prises de pêche. Bien sûr, il faut lutter contre le symptôme, activisme de groupes violents et déterminés, ou surpêche, mais des résultats durables ne pourront être obtenus qu’en réduisant les causes de ces deux problèmes : sentiment d’injustice et déséquilibres économiques les plus flagrants à la surface de la planète d’un côté, et dégradation continue de la qualité des eaux marines de l’autre.

 

Il faut gagner à la fois sur le symptôme et la cause, l’un ne va pas sans l’autre.

 

Prochaine chronique : Civilisation

 



[1] Chronique du 26 juin 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-3124286.html

 

[2] Chronique du 8 avril 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-2380030.html

 

 

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