Sélection

Publié le par Bidou

Voilà un mot aux résonances multiples. En matière de déchets, tout d’abord, il nous est demandé de trier, pour que la collecte soit sélective. En séparant les différents types de produits, on facilite la recherche, pour chacun d’eux, du traitement le plus approprié. Des filières différentes seront suivies, et le rendement du déchet est optimisé. C’est la recherche de la performance, indispensable pour un développement durable, qui est engagée. A défaut, les déchets, les ordures comme on dit dans le langage courant, mélangées dans une poubelle unique ne peuvent faire l’objet que d’un traitement unique, forcément grossier, de faible efficacité et même dégradant comme la mise en décharge brutes, qui a fonctionné si longtemps en polluant les rivières et les sols. C’est le système le plus dénominateur commun, le plus souvent aujourd’hui l’incinération, qui produit de la chaleur, et parfois aussi de l’électricité. La sélection permet de donner à chaque produit le traitement le plus approprié, et d’augmenter la performance de l’ensemble.

 

Sélection en aval, mais aussi en amont. Vous savez que, quand vous pêchez, vous devez remettre à l’eau certaines espèces, et surtout les jeunes : « petit poisson deviendra grand », faut-il encore que Dieu et vous-mêmes lui prêtiez vie ! …  Ce n’est pas simple quand vous pêchez avec un grand chalut, qui attrape tous les poisons qui passent à sa portée, petits et grands, espèce comestible ou non. Les pêcheurs s’en sont occupés, et la réglementation les y a aidés. La taille des mailles permet aux plus petits poissons de s’échapper, ou bien des dispositifs font en sorte que le filet ne racle pas le fond, épargnant de ce fait toute une partie de la faune marine. La sélectivité dans la pêche industrielle est toutefois loin d’être satisfaisante, ce qui provoque encore bien du gâchis. On dit que un dixième seulement des poissons pêchés parviennent dans nos assiettes. Plutôt que d’investir dans des matériels destinés à chercher le poisson toujours plus profond[1], le développement durable incite à travailler sur la sélectivité : comment ne prélever que ce qui est commercialisable dans de bonnes conditions ? Même quand on le rejette, le poisson pris dans les filets est souvent gravement blessé ou mort. La sélection dans l’accès aux ressources, voilà encore une bonne illustration de ce que doit être un développement pour être durable, et il n’y a pas que le poisson.

 

La sélection, c’est Darwin. Sélection naturelle, mais aussi aidée par les hommes, qui ont au fil des années sélectionné des variétés animales et végétales correspondant à leurs attentes. Les tenants de l’amélioration de la race chevaline, et les habitués des comices agricoles voient régulièrement les produits de la sélection. La génétique étant appelée à la rescousse, on a créé des espèces hybrides combinant le maximum de qualités : résistant, productif, peu gourmand, etc. Les orientations retenues n’ont pas toujours été les meilleures pour l’environnement. Le soutien des prix pour certaines denrées a souvent provoqué une recherche effrénée de rendement quantitatif, au détriment de la sobriété, de la robustesse, et de la qualité. Il fallait faire du chiffre, et la sélection a permis d’en faire. Aujourd’hui, certaines plantes changent de finalité, puisque l’énergie est devenue un débouché pour l’agriculture, au même titre que l’alimentation. La sélection des variétés doit donc repartir sur de nouvelles bases, car le rendement d’une culture ne se mesure plus à la même aune.

 

La sélection concerne aussi les hommes. Elle commence à l’école primaire, dit-on. On parle de mérite, et l’important est de donner à chacun des chances équivalentes. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont fait depuis longtemps la critique d’une sélection qui privilégie les « héritiers » d’une culture et d’un système de valeurs[2] : « L’école transforme ceux qui héritent en ceux qui méritent ». La perversion s’introduit ainsi dans la sélection. La recherche d’une adéquation entre un individu et un rôle dans la société, the right man at the right place, est faussée par une approche hiérarchisée. Différent devient inégal. La sélection devient alors un instrument de domination, et non un élément d’un « bilan de compétences » et d’aspirations, qui aiderait chacun à trouver son « état d’équilibre » dans la société.  

 

En pratique, les sélections sont multiples. Les sportifs de haut niveau, comme les polytechniciens font l’objet de sélections, mais pas sur les mêmes critères. Faisons le pari que nous sommes tous doués, mais pas tous pour les mêmes choses. Pour exploiter au maximum les potentialités de chacun, ce dont toute société a besoin pour tendre vers le haut niveau de performance qu’exige le développement durable, il est important de valoriser réellement la diversité des « états » dans la société, et que chacun trouve un domaine d’excellence, où il soit reconnu. La sélection concentrée sur un seul axe de référence, ou un très petit nombre d’axes, entraîne un immense gâchis, par le rejet de tous ceux qui ne seront pas reconnus. L’exigence de performance individuelle est nécessaire, tant pour soi-même que pour la société, mais elle ne doit pas être synonyme de sélection, au sens de la préparation au concours de l’école polytechnique dès l’entrée en maternelle.

Prochaine chronique : Vitesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Voir à ce sujet la chronique « Grenadier » du 9 novembre 2006

 

 

[2] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, les Editions de Minuit, 1964

 

 

Publié dans developpement-durable

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