Vérité

Publié le par Bidou

Où est la vérité ? Il est bien connu qu’elle change selon la rive du fleuve où l’on se trouve, mais aussi du point de vue d’où on se place. Le débat s’est réveillé subitement sur le réchauffement climatique. Au moment précis où Al Gore présente son film en France, « une vérité qui dérange », un ancien ministre français, par ailleurs personnalité importante du monde scientifique, lance un pavé dans la marre : On n’est sûr de rien, de si c’était vrai, ce ne serait pas si grave. Serait-ce un nouveau conflit franco-américain, à contre emploi, cette fois-ci, c'est-à-dire entre des dissidents des deux pays ? Ce serait trop facile, car au même moment les chercheurs officiels de la Nasa publient une étude selon laquelle nous approchons, de 1 seul degré, la température maximum jamais atteinte par la planète depuis un million d’années,  Nous avons tous en mémoire, bien sûr, qu’il y a trois millions d’années il faisait 2 ou 3 degrés de plus que maintenant, et que le niveau des mers était alors de 25 mètres au dessus du niveau actuel. Quand on sait que la moitié de l’humanité vit dans des zones côtières, on est en droit de se poser des questions sur l’avenir.

 

 

Il est bien normal, voire salutaire, que la contestation se développe. On sait depuis Galilée que la vérité ne se fait pas à la majorité, contrairement à ce que croient encore certains hommes politiques. Les vérités trop intégrées[1] ne font plus l’objet d’analyse critique, et il est toujours bon d’avoir des iconoclastes, des libres penseurs, qui obligent les tenants des idées dominantes à les vérifier en permanence, et à approfondir leurs connaissances. Pas de développement durable, ni de recherche scientifique, sans  le culte du doute qui stimule la curiosité et l’envie d’en savoir plus.

 

 

 Admettons que l’on ne sache pas démontrer avec toute la rigueur nécessaire que c’est l’activité humaine qui est la cause du réchauffement climatique. C’est d’ailleurs le discours des chercheurs : ils n’expliquent pas le réchauffement climatique par l’activité humaine, ils disent que toutes les autres hypothèses se révèlent stériles, et que la seule explication qui tienne aujourd'hui est celle communément admise de l’émission de gaz effet de serre sous l’action des hommes. Nul doute que si une nouvelle hypothèse donnait des résultats solides, elle serait retenue.

 

 

La vérité n’est peut-être pas absolue, elle est contingente, elle dépend de l’état des connaissances. Il faut pourtant prendre des décisions, adopter des orientations, sur la base de présomptions, d’hypothèses et de probabilités. On le fait tous les jours, chacun à notre échelle, par exemple en orientant nos enfants vers telle ou telle spécialité. Les entreprises font chaque jour des choix stratégiques, comme les collectivités politiques, à quelque échelle que l’on soit. Les enjeux sont personnels ou partagés par des communautés qui devraient être solidaires.

 

 

Le principe de précaution[2] est là pour guider l’action. Il aide à faire les choix, en cas de doute sur des enjeux lourds. Attendre d’avoir une certitude est le plus souvent suicidaire. C’est admettre une paralysie éternelle. Que faire, en l’absence de vérité reconnue ? Ne rien faire est déjà une décision, parfois la bonne, mais pas toujours. Le principe de précaution nous invite à la sécurité, quand on est sur des enjeux majeurs, que les risques sont graves et irréversibles. Transposez ça à toutes les échelles, personnelles ou planétaires. Il nous invite aussi à la recherche, pour sortir du doute, et repousser un peu plus loin les limites de la connaissance.

 

 

Sur cette affaire de réchauffement climatique, le principe de précaution prend tout son sens. C’est un phénomène massif, caractérisé par une grande inertie et de nombreuses difficultés de mesure et de suivi rigoureux. Ses conséquences sont également l’objet de débats en ce qui concerne leurs formes et leur puissance. La communauté scientifique dans le monde s’est dotée d’une structure de suivi, composée, et c’est original, à la fois de scientifiques et de représentants des états. C’est le GIEC[3], groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Leurs travaux mettent en évidence des risques élevés, et ont identifié une cause potentielle très probable de cette évolution ; il est de bonne gestion de considérer que ces risques sont sérieux.

 

 

Et s’ils se trompaient ? Ce ne serait pas grave. On peut même affirmer que l’alerte aurait été fructueuse. Car les mesures à prendre ne coûtent pas cher, estimées au total à 2 ou 3 % de PIB, étalés sur plusieurs dizaines d’années. Elles sont difficiles à prendre parce que nous sommes nombreux à devoir nous mettre d’accord, que les situations des uns sont très différentes de celles des autres, et que ça oblige à changer ses habitudes. Et c’est bien là la chance qui nous est offerte. L’effet de serre est un formidable moteur pour l’innovation et la recherche. Sans pression, on n’avance guère, on se complait aisément dans un train-train, replié sur des enjeux de microcosmes. On peut faire le pari que, loin de coûter à l’économie, cette pression sera rentable, et nous prépare à affronter d’autres difficultés. De nombreux secteurs industriels ont progressé grâce à la pression environnementale ou sanitaire. Le choix de la maîtrise des réductions de gaz à effets de serre nous entraîne sur la voie de la meilleure utilisation possible des ressources de la planète, de la création d’une économie des rejets complémentaire à celle établie depuis toujours sur les ressources, à privilégier le service rendu sur l’équipement. La lutte contre le réchauffement climatique exige avant tout un changement d’attitude : l’abandon de la force au profit de l’intelligence. Adieu l’exploitation minière des ressources de la planète,  bonjour l’ingéniosité, la priorité donnée à l’usage et à la recherche scientifique au profit de ces nouvelles valeurs. C’est le virage du développement durable.

 

 

Vérité ou non, merci à l’effet de serre d’avoir ouvert ces chantiers.

 



[1] Voir à ce sujet la chronique « immersion », du 11 septembre 2006

[2] Voir la chronique « précaution » du 28 février 2006

[3] www.ipcc.ch

Publié dans developpement-durable

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Jean 25/11/2006 22:04

Si vous êtes vraiment motivés pour avancer dans la recherche de solutions au problème du réchauffement climatique (qui n'est pas le seul problème, n'oublions pas la biodiversité qui diminue, les océans qui se vident, l'érosion des terres arables, la pollution de l'eau, de l'air, des sols, etc...), je recherche des partenaires (c'est-à-dire des gens comme vous, si, si !) pour développer une organisation engagée dans cette voie: "O".
 


 

L'idée: les petits gestes dont tout le monde parle sont insuffisants, il est nécessaire de modifier plus en profondeur notre mode de vie, c'est à dire, entre autres, ne plus prendre l'avion, se passer de la voiture le plus souvent possible (le mieux étant de ne pas en acheter), changer ses habitudes alimentaires (moins de viande, de fraises en février, de raisin d'Afrique du Sud), habiter près de son travail et plutôt dans un appartement en ville, et moins consommer en général...
 


 

Rien d'impossible, et pourtant ces changements nécessaires sont très difficiles à accepter parce que contraires au fonctionnement actuelle de notre société, basé sur la production (et donc le travail, l'emploi, l'utilité sociale et le statut qui lui sont associés) et la consommation (et donc l'appartenance à un groupe social et la recherche du prestige) de biens et de services, ce qui s'accompagne toujours ou presque de pollutions diverses. Comme nous avons tous besoin de travailler et que nous voulons tous accéder à une certaine reconnaissance sociale, agir efficacement contre le réchauffement climatique est très difficile, nous n'y arriverons pas si nous ne donnons pas de la valeur sociale (de l'estime, de l'admiration, de l'envie) aux conduites à tenir.
 


 

Objectif: renverser la vapeur en valorisant socialement ceux qui agissent de manière responsable (c'est à dire qui cherchent à minimiser leur empreinte écologique), essayer d'imaginer un mode de vie durable et accessible à tous et enfin, ce qui rejoint un peu le premier point, inventer d'autres moyens de cohésion et de valorisation sociale que le travail et la consommation, ou alors les orienter vers des activités environnementalement soutenables.
 


 

Si vous êtes intéressé, allez faire un tour sur :
 


 

http://jean.chamel.free.fr/o
 


 

et n'hésitez pas à me contacter pour plus d'informations en écrivant à contactero@gmail.com
 

Serge de Moree 18/10/2006 17:42

Truth...
La Vérité désigne le terme complexe qui subsume "être" et "paraître".... le "vrai" est à l'intérieur du discours.

Stella Kyvelou 13/10/2006 21:28

je suis d'accord avec Benoît Lemmel...ce sont plutôt les contradictions  "créatrices" qui valorisent les bonnes théories, dans un article précédent intitulé "complément", on retrouve  une approche pareille...bien sur tout cela renvoie, si je ne me trompe pas, au "planning theory"...

benoît lemmel 11/10/2006 12:12

Bidou 12/10/2006 09:40

Encore une fois, on tente d'opposer deux valeurs au lieu de les conjuguer. Il ne s'agit pas de privilégier le débat scientifique ou l'action, mais de voir comment les conjuguer, comment agir dans l'incertitude. C'est bien le contraire de la pensée unnique, mais aussi le contraire de la paralysie, autre danger qui nous guette, et qui est si confortable car elle ne nos oblige pas à nous remettre en question, à changer nos comportements. Le "brouillage" de la lisibilité est à ce titre dangereux, car il caresse dans le sens du poil notre inerrtie et la résistance naturelle au changement. Le principe de précaution, à l'inverse, est un principe d'action. Le catastrophisme ne fait pas avancer les choses, mais la conscience des dangers potentiels est nécessaire. Le principe de précaution nous dit comment agir en présence de tels dangers, tout en continuant la recherche. ET  comme l'action en l'occurrence ne peut pas être mauvaise, à savoir arrêter l'exploitation "minière" de la planète, au profit d'une exploitation du "flux", il n'y a pas à hésiter.