Statue

Publié le par Bidou

Le mot vient à l’esprit à la suite de la journée du patrimoine, dimanche dernier. C’est une œuvre d’art créée de pierre, de bois, de terre ou de tout autre matériau, ou bien à partir d’épaves de voitures ou d’objets divers. Un habile recyclage. Une statue marque son époque, elle est un témoignage d’une sensibilité, ou d’une personnalité. Elle s’inscrit dans le temps.

C’est parfois la statue du commandeur, une bonne conscience, un rappel au règlement. Ces différents angles d’attaque pourraient être repris dans une optique « développement durable », mais je vous propose une autre approche.

Nous sommes dans l’île de Pâques, dont les statues sont célèbres. C’est une île pelée, balayée par les vents, et aux côtes assez rudes. Bien peu hospitalière, elle a compté, selon les archéologues cités par Jared Diamond[1], entre six mille et trente mille habitants. Comment une telle population a-t-elle pu ériger autant de statues, et aussi lourdes ? A cause de ses excédents agricoles d’une part, et de leur isolement d’autre part. 

Les excédents agricoles (déjà !) sont le résultat de progrès technologiques. On couvrait les sols de pierres, qui retenaient l’humidité et régularisaient la température de la terre, comme un « paillage » chez nous,  et les plantes poussaient entre les pierres. Cette technique a permis d’augmenter fortement les rendements agricoles, en multipliant par quatre la production en moyenne. Une belle performance, qui a permis un fort accroissement de la population, sur une île d’où ils ne pouvaient partir. Le progrès a libéré des énergies, et celles-ci se sont investies dans des tâches nouvelles. La guerre, qui aurait pu opérer une régulation économique, devait être difficile, sur un petit territoire sans reliefs marqués, et avec, semble-t-il, un chef suprême au dessus des différents barons qui dominaient une douzaine de secteurs.  Pas d’agressions extérieures non plus, pour mobiliser des forces, et tenir occupés les Pascuans. Il fallait bien s’activer, et les conditions d’émergence de nouvelles activités étaient réunies. Les statues sont nées de cette situation.

Des chercheurs ont calculé le besoin alimentaire de tous ceux qui ont travaillé aux statues, tout au long de la chaîne : « le travail nécessaire à leur construction fit augmenter les besoins alimentaires de la population de l’île de paques d’environ 25% au cours des trois cents ans correspondant à la période intensive de production »[2]. Ce n’est pas rien, un quart de la production agricole. Il fallait que celle-ci soit bien abondante, pour parvenir à répondre à tous ces besoins. Alfred Sauvy, dans la Théorie générale de la population[3], décrit très bien les mécanismes de progrès, qui dégagent du temps libre, temps non nécessaire à la survie du groupe, et qui va être mis à profit pour de nouvelles activités, religieuses, culturelles, artistiques. Ce sont les progrès dans les techniques culturales qui ont permis aux pascuans d’élever leurs statues. Le blocage de la disponibilité de main d’œuvre avait sauté, il ne semblait plus y avoir de « facteur limitant ».

La suite a montré qu’il en était rien. Il y avait un autre facteur limitant, qui a été oublié, et qui s’est révélé fatal à cette civilisation. Bien que de pierre, les statues ont consommé beaucoup de bois. Pâques, qui n’abrite aujourd’hui que des arbustes, était couverte à cette époque d’une végétation luxuriante. On y trouvait des nombreux palmiers, dont une variété imposante, qui a du être le plus gros palmier du Pacifique. Il a été mis à contribution pour l’acheminement des statues. Une faune et une flore très variée, beaucoup plus que maintenant, rendaient l’île verdoyante. Elle n’en restait pas moins fragile, du fait de son exposition aux vents, de la nature de ses sols, qui produisait un rythme assez lent pour le renouvellement de la végétation, et notamment des grands palmiers. L’accroissement de la population a bien dû se traduire par une augmentation des coupes d’arbres, pour faire la cuisine, pour fabriquer des pirogues pour a pêche, et bien d’autres usages parmi lesquels la construction de rails pour faire glisser les statues du site d’extraction vers la plate forme sur laquelle elle allait être érigée.  La disparition progressive de la forêt a entraîne une baisse des rendements agricoles, et la spirale de la crise se met en place. Les cultes associés aux statues sont rejetés, tout comme l’aristocratie et les prêtres qui n’ont pas su protéger le peuple des calamités dont ils sont les victimes. Les troubles sociaux se multiplient, et accélèrent la chute.

Dans la chronique du 28 juillet, intitulée « Bonheur », j’évoquais les conclusions de la new economics foundation (nef) de Londres, sur les îles états, dont la configuration et les contraintes les portaient à une meilleurs prise en compte de l’environnement. L’indice «appelé « happy planet index » obtenait dans ces pays des niveaux supérieurs à ceux des pays continentaux. L’exemple de Pâques, où il semble bien que les arbres ont bien été abattus jusqu’au dernier par les Pascuans, montre à l’inverse la difficulté de changer de cap, d’abandonner ses valeurs, et de s’adapter à de nouvelles condition, même sur un univers bien délimité. C’est le défi du développement durable, à relever à l’échelle de la planète.

 

 



[1] Dans son remarquable ouvrage dont je m’inspire largement pour cette chronique, Effondrement, Comment les société décident de leur disparition ou de leur survie, NRF essais, Gallimard, 2006

 

[2] Jared Diamond

 

[3] PUF, 1956

 

 

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article