Géométrie

Publié le par Bidou

La géométrie est une science formidable. Elle a évidemment des réfractaires, mais c'est sans doute dû à des erreurs ou des maladresses dans la manière de l'enseigner, car elle nous invite avant tout à comprendre l'agencement des choses, leurs relations, et cela tout simplement avec nos yeux, qui deviennent en la circonstance les pourvoyeurs privilégiés de notre intelligence. De nombreux problèmes, en mathématiques, peuvent se résoudre en les décomposant en tranches, et en décortiquant la mécanique propre à chacune de ces tranches et leur agencement. Et on fait tourner des modèles, avec force calculs, pour élaborer une solution et parvenir à des résultats. Ceux-ci sont justes, bien sûr, mais restent bien abstraits, car se sont avant tout les fruits d'un calcul. L'autre manière, dite « géométrique », est la plus élégante, et consiste à trouver la solution à partir de l'intelligence d'une figure, de la compréhension fine des relations entre ses éléments. Outre l'élégance de cette solution, elle permet de comprendre la signification profonde des résultats, et de la faire partager. Transposée du champ des mathématiques vers le champ plus vaste et multiforme des choses de la vie, petites et grandes, l'approche par la vision d'ensemble et la compréhension du système est autrement plus efficace et « gouvernante » qu'une approche strictement technicienne, qui ne serait qu'une accumulation de raisonnements partiels, certes justes, mais bien difficiles à faire comprendre. Gardons cette dernière plutôt en dispositif de contrôle, de vérification, voire de mesure des progrès accomplis.

 

 

Dans l'actualité récente, la géométrie semble avant tout variable. C'est ce qui vient à l'esprit quand on observe les discours sur les investissements étrangers, les OPA, le nucléaire, et bien d'autres choses encore comme la détention préventive. Le développement durable nous invite à faire preuve d'adaptabilité, à privilégier la réversibilité, mais en marine les louvoiements sont associés à un cap à tenir, et ne traduisent qu’une tactique pour progresser dans une direction donnée malgré des vents contraires. Cette tactique suppose une bonne connaissance des éléments, des courants, des vents et des marées, parfois des fonds marins et aussi du navire et de son équipage. Elle traduit une vision d'ensemble et la recherche d'une cohérence entre tous les éléments pour atteindre une destination. C'est cette cohérence qui permet de distinguer adaptabilité et arbitraire, ou encore réversibilité et opportunisme. Adaptabilité et réversibilité sont deux vertus cardinales du développement durable, qu'il convient de solliciter pour tirer les enseignements de la réalité observée et vécue. Elles n'exonèrent pas, bien au contraire, d'une recherche permanente de consensus sur la destination, sur les valeurs à promouvoir, et la signification des choix retenus. Deux exemples récents témoignent de la difficulté de l'exercice.

 

 

L'acier est à l'ordre du jour ou plutôt ARCELOR, fleuron de notre industrie. Il y a quelques mois, c'était l'euphorie, car on se réjouit facilement en France quand une entreprise française ou européenne à forte connotation française, comme ARCELOR, s'empare d'une société étrangère. ARCELOR absorbe une compagnie canadienne. Un bel exploit ! Peu après, c'est la douche froide. Notre champion est menacé de se faire avaler par une autre société, indienne cette fois-ci. Alors, on se lamente, et on s'inquiète. Le patriotisme est appelé à la rescousse, comme pour Danone, on s’en souvient encore, même si on se demande s’il ne s’agissait pas d’un coup monté de toutes pièces. Le principe même de l'OPA, utilisé hier au profit d'intérêts nationaux, devient subitement nocif. Où est l'erreur ? Continuons. Pour résister à l’assaut de l’Indien, on cherche des alliers, une société Russe en l’occurrence, qu’on laisse tomber sans vergogne quand les enchères ont assez monté. Il paraît que ce sont les affaires ! On a du mal à trouver dans ces grandes manœuvres la marque d’un objectif d’intérêt général, qui explique ces revirements d’un jugement absolu à un autre.

 

 

Le nucléaire civil. Le discours officiel est toujours très enthousiaste. Ce serait l'avenir, même s'il faut laisser une place aux énergies renouvelables. C’est l’énergie en quantité sans effet de serre. Une véritable aubaine. Mais ça coûte cher, et il faut amortir la technologie. C'est aussi l'occasion de gros marchés à l'exportation. Le nucléaire civil ne peut se développer sans s'exporter. Mais il y a ce lien étroit avec le nucléaire militaire. Nous le savons bien, nous, en France, où l’on a abandonné une filière « nationale », graphite-gaz, parce qu’elle ne permettait justement pas d’obtenir d’uranium enrichi dont nous avions besoin pour notre bombe. Les mêmes technologies servent aujourd’hui à fournir la matière première des bombes et des centrales, l'uranium enrichi. C’est le point faible du nucléaire civil, au de là des problèmes d'environnement : c'est une technologie non exportable, compte tenu de ce lien incontournable avec le nucléaire militaire, et du caractère instable des univers politiques de certaines régions du monde. Des traités devraient éviter ces problèmes, mais l'expérience montre que l'on ne peut pas leur apporter une grande confiance. Le discours officiel est schizophrénique. D'un côté les mérites du nucléaire civil, avec une forte tendance à l'exporter, de l'autre un besoin fantastique de contrôle, avec les questions d'indépendance ou d'ingérence qui en résultent. Comment en effet imposer à un pays d’accepter de rester éternellement dépendant de fournisseurs, qui détiendraient alors un puissant moyen de pression et d’ingérence sur toutes ses politiques ? Le nucléaire civil est condamné à exporter, pour des raisons financières, mais l’exportation est impossible, pour des raisons de sécurité. Comment sortir de cette contradiction ? Une technique qui comporte en soi le germe de sa propre fin ne peut connaître de développement durable, à moins d’un recours à des expédients, ou des leurres pour masquer cette contradiction originelle. Peut-on raisonnablement fonder notre avenir énergétique sur une vérité à géométrie variable ?

 

 

 

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