Immersion

Publié le par Bidou

Un grand classique pour l’environnement est l’immersion de déchets dans la mer, les fosses, les grandes profondeurs. Déchets nucléaires, toxiques, boues chargées de métaux lourds, débarrassons-nous de tout ça au fond des mers, et oublions. Bien sûr, ce n’est pas très durable, et on peut craindre que ces rejets ne remontent un jour à la surface, se diffusent dans les océans où ils seront concentrés à nouveau par des chaînes alimentaires, avec en derniers maillons les poissons, le phoque et l’ours polaire, et bien sûr l’Homme. Ces questions font l’objet d’une abondante littérature, et je vous propose de parler de l’immersion dans un autre sens, plus psychologique ou culturel. La récente affaire des livres classiques pour la jeunesse française revus et corrigés à travers un prisme islamiste nous en donne l’occasion.

 

 

Cette littérature est donc implicitement porteuse de valeurs religieuses, chrétiennes et même essentiellement catholiques, que certains ont voulu reprendre et adapter à leur propre croyance. Vif émoi, qui traduit l’importance accordée à cette transmission implicite de la culture chrétienne. C’est quand elle est mise en cause qu’elle apparaît. Pourtant, cette référence implicite est normale, ce n’est que la conséquence d’une histoire, marquée par la domination d’un mode de pensée. C’est une sorte de totalitarisme, doux en général, parfois brutal, qui forge nos mentalités depuis notre plus jeune âge sans même que nous nous en rendions compte. Il y a bien quelques révoltés, des « libre penseurs », qui deviennent des poètes ou des anarchistes, ou qui sont réincorporés ou éliminés de fait par une société où le contrôle social est facilement spontané.

 

 

La séparation de l’Eglise et de l’Etat, la laïcité proclamée des institutions, ne peuvent rien contre ce phénomène, et il ne semble pas que les « laïcards » les plus virulents aient exigé de purger de toute référence religieuse les œuvres proposées à l’étude de nos chères têtes blondes dans les écoles communales. Notre culture est le fruit de notre histoire, imprégnée de religion, et nous y sommes immergés dès la naissance. Les tentatives lancées dans le monde pour s’en extraire une fois pour toutes, comme la célèbre révolution culturelle en Chine, se sont révélées à la fois violentes, vaines, et terriblement totalitaires.

 

 

Notre structure de pensée est donc faite d’une part d’un apprentissage explicite, conscient, initié au sein de la famille, consolidé à l’école et dans des structures éducatives d’obédiences diverses, et d’autre part d’une accumulation de références implicites, qui le plus souvent renforcent inconsciemment les acquis explicites et rendent très difficile leur remise en cause. Ce phénomène est commun à l’ensemble des pays, et explique largement pourquoi le nombre de personnes changeant de religion au cours de leur vie est infime. Nos univers mentaux sont marqués par la pensée dominante de la société où l’on vit. Ce n’est pas très original de le rappeler, mais il faut l’avoir à l’esprit, pour tenter de comprendre les chocs qui peuvent se produire dans les esprits à l’heure des grands mouvements de populations, avec superposition de plusieurs références culturelles.

 

 

Ce phénomène d’immersion, que l’actualité nous amène à développer dans le domaine religieux, est assez général. On considère immuables et définitifs des postulats qui ne sont que le produit d’une pensée marquée par son époque. Cela est particulièrement vrai pour les théories économiques, et John Meynard Keynes l’avait bien noté : « Tous les hommes politiques appliquent sans le savoir les recommandations d'économistes souvent morts depuis longtemps et dont ils ignorent le nom ». Les structures actuelles de l’économie mondiale, tant des théories que des institutions, ont été mises en place en 1945, pour la reconstruction après la guerre. Le vieux principe « croissez et multipliez » reprenait du service, et l’immensité des besoins donnait une orientation claire pour les économies, il fallait produire plus. Le débat, les confrontations se polarisaient sur le meilleur moyen d’y parvenir, mais l’objectif général a imprégné les mentalités, les économistes sont nés avec la religion de la croissance, et comme ils n’en ont pas d’autre, il faut bien que cette croissance soit éternelle. Nous savons aujourd’hui que ce ne peut être le cas que si cette croissance est immatérielle, et si les rejets font l’objet d’autant d’attentions que les ressources. Et nous avons encore tant de choses à apprendre !

 

 

Prendre du recul par rapport à l’univers qui vous a donné toutes vos références, est bien difficile. « On a toujours fait comme ça » est la réponse classique à toute demande de changement. Mais le monde bouge, et il importe de ne pas rester fixé sur des théories émanent d’un contexte particulier. Jared Diamond nous montre, dans son ouvrage récent « Effondrement[1] », comment le maintien contre vents et marées d’un mode de vie et de valeurs, a conduit bien des civilisations à leur disparition. A l’inverse de la « libre pensée », les codes rigides et intangibles ferment le champ du possible, et empêchent de prospecter sur de nouvelles terres. Il faut donc abandonner l’idée que nos références sont absolues, surtout si on a baigné dedans depuis l’enfance. Elles ne sont que relatives, contingentes et affaire de circonstances. Adaptabilité, réversibilité, sont quelques maîtres mots du développement durable. Ils ne concernent pas uniquement les réalisations, ils doivent aussi s’appliquer à nos modes de pensée.

 



[1] Jared DIAMOND, Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006

 

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