Normal

Publié le par Bidou

Ce qui est normal, c’est ce qui est conforme à ce que l’on attend. Pas de problème pour le définir dans des sociétés stables et homogènes. Les valeurs dominantes, les modèles de pensée et de comportement, font l’objet d’un consensus, et même les conflits sont classiques et maîtrisés. Les mots ont le même sens pour tout le monde, et la « normalité » émerge naturellement. Une des conséquences en est le jugement implicite de ce qui n’est pas normal, l’anormal vite assimilé à déviant, associé un contrôle social très actif.

 

 

Le contexte a changé. L’évolution rapide des idées, l’ouverture des sociétés, grâce aux média et aux nombreux échanges, aux voyages, aux brassages dus notamment aux migrations de toutes natures, tous ces phénomènes entraînent une transformation permanente des idées, des références culturelles et technologiques. Le droit à la différence s’affirme également, sans doute sous l’influence de ces confrontations, et le jugement moral sur l’anormal est lui-même contesté, il n’est plus considéré d’office comme mauvais. Bref, le concept de « normalité » n’est plus une évidence, le consensus sur le sens des mots et des valeurs qu’ils décrivent  n’émerge plus spontanément. Cette évolution manifeste une forme de progrès, mais comporte des dangers : il faut s’en rendre compte et s’organiser en conséquence. Quand on ne parle pas la même langue, on cherche des interprètes, on utilise des dictionnaires, on fait un effort pour se comprendre, mais quand on utilise les mêmes mots en leur donnant, sans s’en rendre compte, chacun un sens différent, le risque est grand de malentendus, de suspicions, de déceptions.

 

 

Le développement durable est un appel à la convergence des énergies, à une vision intégrée des activités,  qui supposent que les différents acteurs se comprennent. Des acteurs qui ont chacun leur origine, leur culture, leurs références, leur mode de pensée. Le célèbre ouvrage d’Edward T. Hall, « la dimension cachée[1] », nous montre la nécessité de comprendre l’univers de l’autre pour communiquer avec pertinence et efficacité. Un langage commun et non ambigu est nécessaire, et ne se construit plus tout seul. Il faut le vouloir et organiser le consensus sur le sens des idées et des mots.

 

 

La collectivité, les pouvoirs publics, doivent avoir à coeur de constituer et de maintenir un langage commun, qui permet de décrire les choses de la vie, et de se parler en toute clarté. Ce langage commun se constitue dans les domaines techniques sous forme de « normes ». Une norme n’est pas une règle, c’est une définition commune d’un objet, avec ses caractéristiques essentielles. Elle permet alors d’établir des règles, suffisamment précises pour éviter tout malentendu et mauvaise interprétation. En rendant explicites des accords jusqu’alors implicites, on permet à un dialogue complexe de s’instaurer, même si, dans un premier temps, ce travail semble long et fastidieux. La norme n’est pas un enfermement, mais un moyen de parler ensemble et d’ouvrir ainsi le champ du possible.

 

 

Pour l’essentiel des termes courants et des choses de la vie, ce n’est pas dans une instance technique et type AFNOR que la « normalisation » se constitue. Ce sont les media, c’est la mode, une pratique relayée par des institutions « culturelles » qui crée la norme. Les mots nouveaux, aux origines variées, témoignent de cette production permanente, richesse potentielle pourvu qu’elle soit intégrée et partagée. A la différence de ce qui se passe dans des  instances techniques, cette production n’est pas débattue ni organisée, elle est imposée par les « faiseurs d’opinion », des groupes dominants qui créent ainsi le cadre général de nos échanges , et proposent les thèmes qui vont polariser nos débats. Plus de spontanéité, et de créativité immédiate, mais en contrepartie des thèmes oubliés, et surtout des approches dominées par les producteurs, ceux qui apportent des idées neuves, sans intégrer leurs effets, ni l’intérêt (ou les défauts) qu’elles représentent pour leurs éventuels usagers. L’assimilation « nouveau » égale « bien » guette. Le risque du « prêt à penser » est fort, du fait de ce déséquilibre. On a vu dans ce blog, avec la présentation du « snowhall » d’Amnéville, que la vision d’un évènement peut être parfaitement biaisée, que des aspects constitutifs du phénomène peuvent être occultés, alors que l’opinion en a une approche plus riche et complète[2].

 

 

La multiplication des lieux de création de langage et de cultures est une parade à ce danger, et ce n’est pas un hasard si le mouvement des radios libres a été fortement poussé par les écologistes, qui ont créé la première radio libre, Radio verte.  Le phénomène des blogs permet aussi d’ouvrir le panel de ceux qui participent à la définition des choses, et par suite du sens à leur donner, de leur « normalité ». Mais il ne faut pas en arriver pour autant à la tour de Babel, où plus personne ne se comprend. L’Académie Française semble travailler sur ses bases originelles et à son rythme, ce qui sied sans doute à des immortels. Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui, à l’heure des medias et de l’ouverture du monde, à l’heure où les techniques bouleversent si facilement nos modes de vie, une fonction d’une autre nature à exercer,  pour que le sens des mots et des concepts qu’ils décrivent, avec leur épaisseur véritable, soit plus couramment l’objet d’échanges, de confrontations, tout simplement pour que les personnes concernées communiquent sur des bases claires, et puissent ainsi progresser ensemble ?

 

 



[1] Aux éditions du Seuil, 1966

 

[2] Se reporter aux chroniques « Journal » et « débat », des 3 et 8 août 2006

 

Publié dans developpement-durable

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