Complément

Publié le par Bidou

« Complément », voilà un mot qui nous rappelle la grammaire ou les mathématiques, mais qui a été souvent oublié dans un monde où on préfère les oppositions. On est souvent sommé des choisir. Il faut trancher, adopter une position, et par conséquent éliminer les autres. Le choix proposé est parfois caricatural comme celui entre la musique classique et le jazz, et la réponse a été donnée depuis longtemps : je choisis la bonne musique. La tendance à opposer les options, à enfermer les citoyens, les consommateurs, dans un choix artificiel et tout préparé est commode. Commode pour ceux qui les proposent, profitent de l’opposition ainsi créée, et pour occulter d’autres choix, et surtout d’autres manières de poser les questions.

 

 

Le débat se porte sur des objets de toutes natures. Prenons un exemple dans le domaine technique : la HQE, démarche de haute qualité environnementale pour les bâtiments. Une démarche précise, totalement volontaire, proposée aux acteurs du bâtiment. Les plus vives attaques dont elle a été l’objet viennent de personnes engagées dans l’environnement ou le développement durable. Pourquoi ? Sans doute parce que la démarche HQE ne répond pas à toutes leurs attentes. Et on en vient rapidement à lui opposer d’autres démarches, fondées sur des principes différents, approches très ambitieuses sur un seul paramètre, comme l’énergie, ou très marquée par l’origine des produits. Pourquoi pas, chacun peut choisir sa méthode, mais pourquoi les opposer, alors que l’essentiel de la construction reste traditionnelle, et encore bien loin de ces préoccupations ? Ces différentes approches ne doivent pas être opposées, elles sont complémentaires, et permettent d’ouvrir une gamme de réponses se référant à l’environnement, parmi lesquels les consommateurs, les « maîtres d’ouvrage » en l’occurrence, vont choisir. C’est une constatation assez fréquente, ce sont les gens les  plus proches de vous qui vous attaquent, qui s’opposent à vous, alors qu’ils sont complémentaires, mais qu’ils se sentent en concurrence. Pour le développement durable, il y tellement de travail à faire, de pistes à explorer, que toute exclusion a priori est suspecte.

 

 

Autre débat classique, dans un autre sens : haro sur la voiture, ou sur le deux roues motorisé, ou sur le vélo, selon le point de vue où l’on se place. Cette opposition est bien sûr maladroite, et occulte la question du bon usage de chacun de ses modes de transport, qui sont à l’évidence complémentaires. Ce sont les mauvais usages qu’il faut combattre, et pas tel ou tel mode. S’il est vrai que l’automobile a pris une place exagérée, et a structuré le territoire en fonction de ses exigences, il ne faut en oublier les vertus, et s’efforcer de la remettre à sa place et d’en faire un véritable instrument au service de la mobilité. Le conflit rail – route pour les marchandises est du même ordre, c’est la complémentarité qu’il faut rechercher, et la domination abusive d’un mode qu’il faut combattre.

 

 

C’est peut-être la politique et son penchant bi polaire qui est à l’origine de ce besoin d’opposer, d’exacerber des rivalités, entre des opinions, des méthodes, des prises de position qui ont chacune leur part de vérité, et témoignent de préoccupations réelles. En politique, on en arrive à appeler « opposition » ceux qui ne sont pas aux commandes. Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi ! Belle affirmation qui relève plus du moyen de pression, de l’intimidation, que de l’acceptation de la diversité des opinions, vite présentée comme une atteinte à l’efficacité. Enfermer une partie de l’opinion dans du « prêt à penser » est peut-être efficace à court terme, mais est terriblement appauvrissant, et a pour conséquence de réduire l’étendue des débats, d’en masquer la complexité, alors que le développement durable est, à l’inverse, une invitation à apprivoiser la complexité de la vie. La bipolarité de la vie politique éloigne de la « bonne gouvernance », laquelle implique une large ouverture, et des procédures pour progresser. Il est vrai que la prise en compte de la diversité des intérêts, des philosophies, des échelles de temps et d’espace, n’est pas chose facile, et que des décisions doivent être prises, dans des délais raisonnables, et être suivies d’effets. C’est pourquoi la recherche du consensus ne peut se faire avec des assemblées dont la composition est artificiellement simplifiée, ce qui leur ôte une bonne part de leur légitimité. De récentes péripéties viennent encore de nous le montrer. Il est d’ailleurs intéressant d’observer en France que des assemblées plus complexes, moins « démocratiques » par leur mode de désignation, mais représentatives de groupes sociaux et sans blocages idéologiques aussi prononcés, les conseils économiques et sociaux, national ou régionaux, offrent une production sensiblement plus riche que les assemblées politiques, enlisées dans leur logique majorité / opposition. Une production souvent méprisée des « politiques », il faut bien le dire, peut-être justement parce qu’elle casse leur logique bipolaire. Tout système fondé sur l’exclusion des minorités et une vision binaire du monde aura bien du mal à produire les innovations institutionnelles et politiques nécessaires au progrès d’une société. L’exclusion des groupes trop minoritaires des assemblées tout d’abord, est un frein au renouvellement de la classe politique, et la prive ainsi de quelques « marginaux » qui prennent des risques, et sont porteurs d’idées nouvelles ; à l’inverse, le bipolarisme conduit à l’absence de prise de risque, pour la raison simple qu’il suffit de ne pas perdre pour s’assurer la victoire. On ne gagne ainsi que par défaut, et non en suscitant l’adhésion à des idées.

 

 

Le débat sur les institutions et le développement durable mérite d’être lancé sur des bases dénuées d’a priori, dans l’objectif d’introduire la bonne gouvernance dans la politique, au lieu de la cantonner aux enjeux sectoriels, comme aujourd’hui. Les opinions politiques sont différentes, voire opposées, et c’est bien normal, mais les enjeux du développement durable ne seront pas pris en charge en excluant d’office la moitié de la population.

 

 

 

Publié dans developpement-durable

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Stella Kyvelou 22/08/2006 19:58

je suis d'accord avec vous, il faut chercher des complémentarités en vue du développement durable.. mais le développement durable lui-même, ne s'inscrit-elle dans un mouvement de "destruction-créatrice" comme l'évoquait René Passet, en impliquant ainsi une ouverture dynamique sur la dimension réelle de l'activité économique ? la destruction, en premier temps, ne peut être produit que de forces opposées, puis, la création devrait sûrement être régnée par les lois de la "bonne gouvernance" et ne pas être laissée au hasard.. Tel est, sans doute, le cas de la HQE, il faut, à mon avis, mettre en question de temps en temps, pour renouveler, faire adapter aux besoins modernes, voire locales ou régionales, contribuer ainsi au progrès.. c'est par ailleurs l'ouverture du système, prévue depuis sa conception déjà, qui le permet..