Dépasser

Publié le par Bidou

Un mot courant dans l’univers de l’automobile, célébré hier au Mans pour ces célèbres 24 heures. On dépasse la voiture qui est devant, parce que l’on est pressé, ou tout simplement par principe. Ce serait une question d’honneur.

 

Dépasser fait référence à une compétition. On dépasse pour être le premier. La course peut être par équipe, mais il y a toujours des gagnants et des perdants. Avec le développement durable, la compétition existe, mais elle n’est pas entre les hommes, elle est d’une autre nature. Il s’agit bien de réaliser un exploit, mais où tout le monde doit gagner. On est dans un autre challenge, celui du contrat ou chaque partie signataire doit se trouver gagnant. Le contrat, peut-être le « contrat social » du 21ème siècle, est celui du bon usage des ressources que la planète nous offre. Un usage efficace et équitable, car bientôt nous serons 9 milliards d’humains, et que pour beaucoup de populations à la surface de la planète les niveaux actuels de vie sont au dessous des seuls de dignité. Un usage « durable », si l’on veut que l’humanité ne s’éteigne pas au cours de ce siècle.

 

Depuis la révolution industrielle, c'est-à-dire depuis le milieu du 19ème siècle, une partie de l’humanité a fondé sa croissance sur l’exploitation de ressources « fossiles », stockées sous nos pieds depuis des millions d’années. Le charbon, puis le pétrole et le gaz ont été ainsi les combustibles d’un développement fantastique. A un coût humain considérable, avec la misère décrite par Charles Dickens, et ensuite la colonisation nécessaire pour aller se procurer des ressources que l’on avait plus chez soi. Une croissance « minière », où l’on exploite sans renouveler la ressource. Elle est considérée comme infinie, et la seule difficulté est d’aller la chercher. Maîtrise donc des territoires riches en minerais ou en bois tropical, ou transformés en machines biologiques à produire une ressource comme le caoutchouc ou le coton cher à Erik Orsenna[1]. Et aujourd’hui, paysage géopolitique marqué par cette relation aux ressources, en particulier les ressources minérales.

 

Cette croissance minière n’est pas terminée, mais on en voit la fin, du moins on la pressent. La fin d’une époque, heureuse pour ceux qui en bénéficient, où les richesses proviennent essentiellement d’un acte de prédation. La matière première était prélevée sur un cycle de très longue durée, des millions d’années, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec une exploitation annuelle des richesses rendues disponibles par le cycle des saisons, le soleil et la photosynthèse. Dans quelques années, et on peut discuter à l’infini du  nombre exact, il faudra vivre sur le « flux », car le stock ne pourra plus faire face. Et alors, il faudra se « dépasser » pour répondre convenablement aux besoins de l’humanité. Il faudra compter sur l’intelligence, ressource aussi abondante que les hommes, et sur les connaissances que la révolution industrielle nous a permis d’accumuler. Il y a bien des exploits à accomplir, mais pas pour aller plus vite que son voisin, mais pour substituer une économie de flux à une économie de stock.

 

Le problème est que, dans les pays dits « industrialisés », nous avons pris de mauvaises habitudes. A vivre sur le stock considéré comme infini, nous n’avons pas accordé aux ressources leur vraie valeur. Nous avons atteint des niveaux de consommation élevés, et nous en sommes si heureux et si fiers que nous ne voudrions pour rien au monde qu’ils diminuent, et que nous exportons volontiers notre modèle dans toutes les parties du monde. C’est bien un exploit qui nous attend, de parvenir à conserver, voire améliorer notre qualité de vie, sans bénéficier de ressources abondantes et à bas prix. C’est une augmentation de notre propre capacité à mieux satisfaire nos besoins avec moins de ressources qui est la traduction opérationnelle du développement durable. On parle du « facteur 4 », qui indique qu’il faudra se dépasser vraiment, pour rendre un service donné avec quatre fois moins de ressources, notamment d’énergie. 2 fois 2 fois, en réalité. La première fois pour réduire notre pression sur les ressources, et en laisser pour les peuples les plus pauvres qui ne pourront se développer sans consommer plus de matières premières ; et une deuxième fois pour nous donner de nouvelles marges, et continuer à améliorer notre niveau de vie, dans les pays « du Nord ». Il faudra donc être, d’ici le milieu de ce siècle, quatre fois plus performants que nous le sommes aujourd'hui, en moyenne. C’est le défi à relever, c’est le dépassement qui nous est demandé.

 

On pourrait aussi parler des contradictions qu’il nous faut dépasser. Le « vivons mieux en prélevant moins de ressources » constitue une approche générale, qui situe bien l’enjeu central. Mais les contradictions à surmonter sont légion. Les économies d’énergie nous conduiraient à réduire les fenêtres, alors que nous souhaitons, pour notre confort et notre santé, bénéficier au maximum de la lumière du jour et de la vue sur le paysage. Je veux de vrais fromages et du lait crus, mais je ne supporte pas les risques sanitaires, et je cherche une sécurité alimentaire absolue : deux exemples de contradictions qui trouvent des réponses, avec de la rigueur sur les chaînes de production, avec de la science et du progrès technique, avec une culture de consommateur renforcée.

 

Le développement durable, c’est donc savoir se dépasser, mais c’est aussi comme une course contre la montre : il ne faut pas se laisser dépasser par les évènements.



[1] Erik Orsenna : Voyage au pays du coton, petit précis de mondialisation, Fayard, 2006

Publié dans developpement-durable

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Emmanuel CRIVAT 25/02/2007 12:36

Erik ORSENNA de l’Académie Française
22 mars 2007
ESPECE & cohésion sociale
A la Fédération Nationale des Travaux Publics
Détails: http://www.immodurabilite.info/article-5785889.html