Gagnant

Publié le par Bidou

Le billet gagnant de la loterie est une véritable aubaine, mais il ne faut pas trop compter dessus pour un développement durable. L’argent gagné par les uns (en petit nombre) est forcément celui perdu par les autres (en très grand nombre), déduction (substantielle) faite des frais, des taxes, et du bénéfice de l’organisateur Il y a d’autres manières d’être gagnants, sans que cela se fasse au détriment d’autres intérêts. C’est même la recherche d’intérêts communs qui est une des clés du développement durable. L’exemple le plus parlant est sans doute la ruche devant un champ de luzerne (ou de colza, etc.). Les abeilles sont indispensables à la fécondation des plantes, et contribuent ainsi au revenu de l’agriculteur, tout en assurant celui de l’apiculteur. Voilà deux activités qui se déroulent sur le même lieu et au même moment, le plus souvent animées par des personnes différentes, avec leur projet spécifique et sans lien institutionnel ou commercial, et qui pourtant sont indispensables l’une à l’autre. Il n’y a pas concurrence mais complémentarité, c’est du gagnant-gagnant.

 

 

 

 

On trouve bien d’autres exemples de cette logique, mais il faut souvent solliciter ce double gain, car on peut passer à côté. Prenons le tourisme, qui profite du travail de gestion des paysages, fruit d’une exploitation agricole respectueuse de son environnement. Il faudrait en bonne équité, que l’agriculteur bénéficie d’une part du revenu  touristique qu’il contribue à créer. A défaut, il sera pénalisé par une hausse des prix provoquée par la fréquentation et le pouvoir d’achat des visiteurs, et par suite de la dégradation de sa situation, abandonnera progressivement son activité.

 

 

 

 

Il faut donc organiser la répartition équitable des bénéfices d’une activité aux multiples facettes, en l’occurrence une production agricole et un service pour la collectivité. Il y a la manière individuelle, qui marche bien depuis longtemps. Ce sont les agriculteurs qui ajoutent à leur activité un volet touristique, dont ils bénéficient. Ils courent deux lièvres à la fois, suivant ainsi le conseil du billet « lièvre » du 3 juin . En pratiquant l'accueil à la ferme, ils allient une activité de production agricole et une activité de service. Mais l'enjeu est de passer au stade collectif. La célèbre "prime à la vache tondeuse", dans les zones de montagne, est l'archétype des mesures prises dans ce sens, tant il est clair que la seule présence d'une activité pastorale dans un territoire fragile est bénéfique pour la collectivité. La reconnaissance du service rendu, par un financement fondé sur un contrat, est la première étape d'une activité à plusieurs finalités. Une condition, cependant : que ladite activité soit adaptée, transformée si nécessaire, à cette recherche du double dividende. L'effet d'aubaine, qui consisterait à engranger des bénéfices sur les deux tableaux sans rien remettre en question, serait un marché de dupe, qui ne pourrait durer. Une rémunération "service" en sus de la rémunération "production", doit correspondre à une pratique rénovée, efficace sur les deux tableaux. On n'imaginerait guère une agriculture polluante et destructrice de paysages qui bénéficierait de financements publics au titre d'un service "gestion du territoire". Il s'agit en définitive d'une prise en considération des impacts d'une activité, des impacts positifs qu'il convient d'exploiter, comme on tient compte pour les réduire des impacts négatifs, parfois taxés. Comme l'affirme le directeur de l'Agriculture à l'OCDE, "les politiques environnementales auront un impact peut-être plus fort sur l'agriculture que les politiques agricoles"[1].Il faut bien sûr tenir compte des impacts négatifs d'une activité, comme les pollutions, mais il faut aussi et surtout favoriser la recherche d'effets collatéraux favorables. On dépasse ainsi une vision défensive pour adopter une attitude offensive, pour gagner sur plusieurs tableaux à la fois.

 

 

Il y a donc des manières de mener des activités, qui favorisent des bénéfices multiples. On a parlé de forêt multi-fonctionelle (Jean-Louis Bianco[2]), on peut aussi évoquer, toujours à la campagne, une pratique agricole soucieuse de²réduire les risques d’inondation : Les zones d'expansion des crues sont identifiées, et les terres susceptibles d'être inondées sont achetées aux agriculteurs qui continuent, par contrat à les exploiter en tenant compte de la contrainte. Les types et les méthodes de culture seront adaptés au risque de crue. Certains travaux sont engagés pour conforter les protections et orienter les crues vers ces secteurs. Double dividende, pour les villes qui sont ainsi protégées, pour les agriculteurs, qui voient leur "charge foncière" allégée en échange d'une adaptation de leurs pratiques. Cette pratique est mise en oeuvre dans plusieurs régions de l’Est de la France, mais d’autres régions déclinent ce principe avec différentes variantes, notamment sur la base de contrats permettant que la propriété des sols soit maintenue aux agriculteurs.

 

 

 

 

La prise de conscience d’intérêts liés ne se fait pas toujours clairement. Des acteurs trop différents, éloignés physiquement ou dans leurs modes de raisonnement, et au final des intérêts qui ne se rejoignent pas. C’est donc une recherche permanente de convergences à valoriser à laquelle nous invite le développement durable, une recherche de complémentarités, qui se traduisent en doubles dividendes. Gagnant-gagnant.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] G. Viatte, cité par Dominique Dron , "Saisir la chance de l'environnement ? les agricultures françaises au milieu du gué", Le courrier de l'environnement de l'INRA, mai 2001, n°43

[2] La forêt française, une chance pour la France, rapport au Premier ministre, 1998

 

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article