Dérivée

Publié le par Bidou

Il faut se méfier des dérives, fréquentes dans les discours sur le développement durable, mais restons ici sur les dérivées. Un mot qui rappelle des souvenirs parfois douloureux : les classes de maths, avec son cortège de fonctions de toutes natures, certaines dérivées, et des intégrales, des équations différentielles, des suites et des séries, et bien d’autres monstres encore. Que d’abstractions, fécondes pour les habitués, mais bien hermétiques pour tous ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans le monde de la mathématique.

Prenons donc du recul par rapport aux dérivées. Chacun comprendra plus facilement que si on accélère, on va plus vite, et que si on va plus vite, on parcoure plus de kilomètres dans un temps donné. Si on a un long parcours à faire en peu de temps, il faut donc voir comment accélérer, et s’en donner les moyens.

Si on compare le développement durable à un parcours, on sent bien qu’il faut faire vite, car « la maison brûle », et que chaque jour de retard dans les changements rendra ceux-ci plus compliqués et plus douloureux. En plus, ce parcours est particulier, car il concerne un ensemble de paramètres, les trois fameuses dimensions du développement durable, qui doivent progresser ensemble. Nous sommes en 3D !

Un long parcours dans un monde complexe, disons comme une forêt épaisse, où on ne voit pas loin, mais où il faut quand même avancer. Et en plus, on est pressé par l’urgence[1].

Il faut donc se donner la capacité d’accélérer. C’est bien embêtant, car cette première phase, celle qui consiste à se renforcer, à chercher des savoir faire, des compétences, des renforts, n’est pas spectaculaire, et donne l’impression que l’on n’avance pas. Quand il y a urgence, on est mal. Ce serait quand même mieux de partir drapeau et fifres en tête, et de commencer tout de suite à avancer. Pour les matheux, la tentation d’agir directement sur la fonction serait forte. Tordons la courbe à la force du poignet pour qu’elle grimpe plus vite ! Ce n’est pas comme ça que ça se passe. La forme d’une courbe est régie par sa dérivée, elle-même tenue par sa propre dérivée. Il faut remonter dans les mécanismes à l’œuvre, les comprendre et apprendre à les manœuvrer, pour pouvoir espérer modifier le cours des choses.

Pour accélérer, il faut disposer d’un moteur assez puissant, et de carburant. C’est mieux que d’essayer de courir plus vite, ou de forcer un moteur insuffisant, qui a vite fait de s’épuiser et de vous lâcher, quand il n’explose pas tout simplement.

Malgré les angoisses que ce délai peut procurer, le temps nécessaire à s’armer, à tous points de vue, connaissances, méthodes, organisation, modalités de gouvernance, techniques, mobilisation de ressources humaines et matérielles, etc. est essentiel. Le négliger, ou le compresser sans précautions, conduit inévitablement à des déconvenues, des découragements, des pertes de temps bien plus grandes par la suite.

Imaginons qu’une courbe illustre la marche vers un état durable, c'est-à-dire un état où les besoins d’aujourd’hui seraient équitablement satisfaits sans compromettre les chances de nos descendants à satisfaire les leurs. Nous partons de la situation actuelle, que nous connaissons bien, avec une empreinte écologique[2] bien excessive, qu’il faut donc réduire pour revenir à l’équilibre souhaité. Il y a un écart à combler, et nous voudrions que la courbe grimpe très vite pour réduire cet écart. Nous savons que tout retard rendra plus difficile et plus couteux cet effort de rattrapage. Une droite qui monte fermement nous conviendrait bien, on pourrait ainsi visualiser les progrès, et se projeter dans un avenir qui nous rassurerait. Mais comment se lancer dans l’action sans s’équiper ? La courbe du rattrapage va donc, dans un premier temps, coller à sa base, peut-être va-t-elle frémir dans le meilleur cas. Si on y prend garde, elle pourrait aussi plonger, ce qui serait une vraie catastrophe. Mais sans atout, inutile de jouer cette partie difficile, elle serait perdue d’avance. Il faut donc travailler sur les dérivées, se donner les moyens d’accélérer puissamment. Comme ça ne se voit pas, ce n’est pas très vendeur, et il y a des risques de dérives, de temps perdu à des choses sans importance, à des conflits d’intérêt qui ne peuvent guère être surmontés sans action. Cette phase, où on se prépare, est donc très importante, mais elle doit rester sous surveillance. Pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, il faut modifier en profondeur non seulement les habitudes, mais les modes de production, de diffusion, de consommation. Une société sans carbone, c’est en soi une révolution extraordinaire à accomplir. Ne perdons surtout pas de temps, démarrons tout de suite des expériences, mettons au point des technique nouvelles, et formons des professionnels, transformons les programmes des écoles. Il faut le faire tout de suite, mais les résultats significatifs, ceux qui nous redonnerons l’espoir, ne seront pas immédiatement visibles. La courbe se redressera plus tard, avec une dérivée et une dérivée seconde positives, et alors, les choses pourront aller très vite. L’impatience est compréhensible et légitime, mais elle ne doit pas faire perdre de vue la difficulté de l’exercice, et la nécessité de s’y préparer, de créer un contexte favorable, de trouver des appuis. Le développement durable a besoin d’innovations, pas d’improvisations.

 

Prochaine chronique : Entraves

[1] Urgence chronique du 14/05/2007

 [2] Voir la chronique Hectare du 28/06/2006 et n°30 dans Coup de shampoing sur le développement durable, aux éditions IbisPress (www.ibispress.com)

 

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