Dépendance

Publié le par Bidou

Après la cuisine[1], voilà les dépendances.
Disons-le tout de suite, je ne suis pas d’accord avec Barbra Streisand quand elle chante people who need people are the luckiest people un the world[2]. C’est sans doute vrai pour les relations personnelles, et nous admettrons volontiers que l’attachement à d’autres personnes est une forme d’intégration sociale, mais reconnaissons aussi que la dépendance à l’égard d’autrui présente bien des dangers. Les collectivités, et notamment les états, sont les premières à redouter ces liens, surtout si la dépendance s’exerce au sujet de biens dits essentiels, de ressources vitales, comme l’eau ou l’énergie. Que de guerres ont été menées pour l’accès à l’eau ! Bien sûr, il n’est pas possible de produire chez soi tout ce dont on a besoin, et les lois de l’économie voudraient optimiser un système mondial de production, en conduisant chacun à se concentrer sur ce qu’il est capable de fournir dans les meilleurs conditions. Pourquoi pas pour les produits ordinaires, mais pas pour ceux qui touchent à l’indépendance de chaque nation, et on admet qu’il faut préserver certaines productions considérées comme stratégiques, même si elles coûtent très cher : c’est le prix à payer pour la sécurité.

L’actualité nous offre plusieurs sujets, pour ne pas dire plusieurs brulots, pour traiter de cette question. Le nucléaire civil, tout d’abord. Ce serait une arme de choix pour lutter contre le réchauffement climatique. Il est vrai qu’il ne produit pas directement de gaz carbonique, il crée des déchets dont les générations futures seront sûrement ravies d’hériter, merci pour eux. Leur sécurité sera dépendante de la manière dont ces déchets seront confinés, surveillés, en espérant qu’ils puissent être neutralisés un jour… Surtout, son exploitation civile est indissociable des techniques militaires. Comment voulez-vous que de grands pays acceptent de dépendre durablement, pour leurs approvisionnements en combustibles, du bon vouloir de quelques supergrands ? Ne voyez-vous pas là un reste de colonialisme ? L’acceptons-nous, nous-mêmes, pour le pétrole, pour lequel les pays occidentaux interviennent sans vergogne pour influencer si ce n’est contrôler les pays producteurs ? On a longtemps préféré réduire notre dépendance énergétique en affirmant notre influence sur les pays producteurs de pétrole ou de gaz plutôt qu’en regardant chez nous ce que l’on pourrait bien faire. Ce ne sont que des alertes comme les chocs pétroliers qui nous ont amené à s’intéresser à notre consommation, en mettant en évidence les risques de la dépendance. Il n’est pas surprenant qu’un grand pays comme l’Iran, dès lors que nous lui vantons, et lui vendons, la technologie nucléaire civile, veuille en maîtriser la filière amont, celle qui lui assure l’approvisionnement en combustibles. Pas de chance, comme pour la dynamite et avec une puissance bien plus forte, le civil et le militaire se rejoignent dans cette phase amont. De passage à Paris pour présenter aux parlementaires français son film Une vérité qui dérange, Al Gore l’a rappelé : en tant que vice-président des Etats-Unis, toutes les affaires de prolifération nucléaire qu’il a rencontrées avaient toutes pour point de départ le nucléaire civil. Peut-être cette technique est-elle une étape nécessaire, mais gardons-la plutôt en dernier recours : il existe d’autres sources d’énergie, notamment dans les déserts où des kilomètres carrés reçoivent  un soleil aujourd’hui non exploité. Faisons déjà le plein de ce côté-là, avant de se tourner, en cas de besoin, vers les technologies à risques. La passion que manifestent certains états pour l’énergie nucléaire est à l’évidence dictée par des soucis de prestige et de positionnement dans des échiquiers régionaux, bien d’autres sources d’énergie y étant accessibles. Observons d’ailleurs que les défenseurs lucides du nucléaire disent plutôt qu’on ne peut s’en passer, que c’est un mal nécessaire, une transition incontournable : c’est un appui par défaut, en attendant mieux.

Autre sujet d’actualité que le mot dépendance suggère : l’alimentation. Les OGM pour nourrir le monde ? Peut-être rendront-ils service un jour, mais il, faudrait aussi et surtout endiguer un processus dramatique : la concentration de la production. Les campagnes se désertent, en premier dans les pays les plus pauvres où les villes explosent. Déséquilibres sociaux, économiques, écologiques culturels se cumulent pour réduire la capacité de production des pays où on meure de fin, au profit de quelques grands pays, et au sein de ces pays, au sein de quelques régions privilégiées. Un gâchis humain et écologique auquel les OGM n’apportent guère de réponse. En revanche, la dépendance à l’égard des sociétés qui détiennent le savoir faire et les brevets devient massive. La solution technologique que pourraient être les OGM si leur innocuité et leur efficacité dans la durée étaient démontrées, et la recherche d’une organisation sociale favorisant un développement autocentré des régions les plus déshéritées ne semblent pas aller de pair.

Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous, pour reprendre la célèbre publicité d’une entreprise publique. S’il entraîne dans les faits une dépendance accrue des uns par rapport à quelques puissances, que ce soit des états ou de grosses sociétés, il ne faut s’étonner qu’il provoque des réactions de rejets, ou des tensions fortes entre communautés. Dans un monde ouvert, la dépendance des nations entre elles est inévitable, mais elle peut présenter deux manifestations : la domination des uns sur les autres, ou la solidarité des uns avec les autres. Vous aurez compris que le développement durable ne peut qu’être solidaire, mais ça ne se fera pas tout seul. L’observation du passé nous montre que c’est le contraire qui nous menace. Georges Duby nous rappelle, dans son remarquable ouvrage Le dimanche de Bouvines[3], que tout au long des millénaires qui vont se perdre dans la nuit préhistorique, la guerre avait été chose bonne. (…) Or, aux approches de l’an mille, dans l’Occident christianisé, voici que brusquement la guerre fut réputée mauvaise. Mutation bouleversante. C’est une mutation du même ordre qui nous est proposée mille ans après, dans la perspective d’un développement durable pour l’humanité : l’exploitation de la dépendance pour assurer la domination d’une communauté sur d’autres est devenue mauvaise.

Prochaine chronique : Physique



[1] Chronique Cuisine du 12/10/2006 et n°17 dans Coup de shampooing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[2] People, Barbra Streisand, 1964

[3] Gallimard, 1973

Publié dans developpement-durable

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Stella Kyvelou 04/10/2007 23:39

Le développement durable, depuis son origine, symbolise l'interdépendance dans l'espace et dans le temps, la solidarité intergénérationnelle. Fondé sur le renouvellement à long terme des ressources naturelles et lié a la faculté de transmettre à nos descendants le capital naturel dont nous disposons, le développement durable, la gestion patrimoniale, autrement dit la co-gestion intergénérationnelle exigent, sinon une conversion a la logique écologique, au moins une alliance entre logique écologique et logique économique...voici une autre forme de dépendance à exploiter dans un monde de plus en plus interdépendant !