Passé

Publié le par Bidou

Entre nostalgie et table rase, les références au passé ont un large éventail pour s’exprimer. Tellement large qu’elles rendent bien difficile d’imaginer un avenir en rupture avec lui, ou tout simplement différent.

Une ressource vient à se faire rare. Que croyez-vous que l’on fît ? On la traque partout où il peut en rester des restes, des lambeaux, pour continuer comme avant. Des forêts ont ainsi disparu, et avec elles la civilisation qu’elles accueillaient. Les poissons se font de plus en plus petits, il y en a de moins en moins ? On s’équipe de sonars et de radars, on renforce la puissance des navires, on devient tellement efficace que les derniers poissons n’ont qu’à bien se tenir. Les réserves de pétrole s’épuisent, on s’ingénie à le chercher dans des milieux de plus en plus hostiles, dans des gisements moins rentables, sous des formes très diluées, au point que l’énergie nécessaire pour aller le chercher sera bientôt supérieure à celle qu’il contient. Il est difficile de changer, c’est un effort considérable, et le risque qui accompagne inévitablement tout changement prend souvent des proportions bien exagérées. Quand on retarde des changements incontournables, ils deviennent de plus en plus difficiles, psychologiquement et pratiquement. Ils sont parfois compromis, quand on a laissé passer une chance qui ne se représente pas. C’est encore une fois la remarque de l’économiste Keynes qui s’applique pleinement : la difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes. Il est vrai que les transformations parfois lourdes qui s’imposent ne peuvent être assumées sans qu’une solidarité ne s’exprime, sans que les risques ne soient mutualisés. Ce sont ces orientations qui devraient être privilégiées. Il faut accompagner le changement, plutôt que de retarder des échéances inéluctables, et d’y consacrer toutes ses forces, son argent, son énergie, lesquels vont manquer durement quand il s’agira de construire un  nouvel avenir.

Il est de bon ton de protester quand des sociétés prospères, qui réalisent de confortables bénéfices, envisagent de licencier du personnel. On parle de salariés kleenex, du travail variable d’ajustement, on voudrait que l’emploi soit intangible. C’est que l’on confond vite le passé et le futur. La gestion des entreprises, l’intégration des techniques disponibles, la concurrence internationale et la revendication légitime d’autres peuples à s’industrialiser sont des données qui ne peuvent être ignorées. Le futur ne sera pas comme le passé, et ne rien changer est synonyme d’une régression annoncée. L’enjeu n’est pas l’emploi pour l’emploi, dans la même entreprise, mais bien le sort d’êtres humains, et leur capacité à s’épanouir dans un emploi. L’employabilité est plus importante que l’emploi, elle garantit l’avenir. La prospérité offre des possibilités d’assurer cette employabilité. Celle-ci suppose qu’il y ait des emplois, mais pas forcément dans la même entreprise, ni dans le même secteur d’activité. La diversification de l’économie, dans une région, est à ce titre un objectif au moins aussi important que la sauvegarde des emplois d’hier. La légitimité des entreprises à licencier malgré des profits substantiels dépend évidemment de leur contribution à la création de nouvelles entreprises, comme la participation à des fonds d’investissement territorialisés, le soutien logistique ou fonctionnel aux petites entreprises, etc. De même, la formation des agents qui ne trouvent plus leur place dans l’entreprise doit-elle être prise en charge, et toute autre mesure d’aide à la reconversion. La physionomie de l’économie change, l’ignorer ne peut conduire qu’à des déconvenues, et empêche de construire un nouvel avenir.

L’agriculture française, qui ne parvenait pas à nourrir la France des années 1950,  s’est vue confier la mission de devenir excédentaire. Elle s’est modernisée, soutenue en cela par une politique nationale et européenne très volontaire. Depuis, les alertes se sont multipliées, par exemple pour les élevages hors sol en Bretagne. Mais il en faut plus pour changer la tendance. Tout continue comme avant, on ruse juste un peu plus pour obtenir des subventions pour régulariser des situations inacceptables, résultat d’une politique du fait accompli et du rapport de force permanent. Impossible, semble-t-il, de changer de cap, même si le monde a complètement changé entre temps.

Ce conservatisme se trouve aussi dans l’industrie. Les produits chinois envahissent l’Europe. Un préavis de 10 ans avait été négocié, pour se préparer à cette échéance redoutable. Il semble bien que le problème n’ait été abordé que la veille du jour J, et que chacun a cru que ce se fera jamais. La politique de l’autruche, ce sympathique volatile mangeur de réveils. Moralité, au lieu de s’adapter et de se positionner pour exporter des produits européens en Asie en contrepartie des produits courants que les Chinois fabriquent à des coûts bien inférieurs aux nôtres, les industriels concernés cherchent leur salut dans des reports d’échéances et des protections dont le prix sera de fait payé par d’autres secteurs d’activité. Les concessions en matière commerciale ne sont jamais gratuites. On est loin de la réaction des fabricants suisses de montres face à la montée de la production de l’Asie du Sud-est. Au lieu d’engager un combat perdu d’avance, ils ont décidé de lancer un nouveau produit, la montre suisse. Un produit qui n’a rien à voir avec une vulgaire machine à donner l’heure, mais un instrument de prestige, de reconnaissance sociale, qui accessoirement vous donne l’heure. Ce nouveau positionnement leur a permis de conserver un rôle majeur dans l’industrie horlogère, bravo.

Faire table rase du passé est assurément dommage. Pourquoi se priver d’un héritage culturel, technique, sociétal, qui constitue une vraie richesse. Mais le développement durable ne se satisfait pas d’une admiration complaisante du passé. Il s’agit de construire le monde sur de nouvelles bases, et toute tentation de reproduire ou de faire perdurer une histoire toujours embellie, ne peut que troubler les acteurs, freiner les processus d’innovation et empêcher tout pari sur l’avenir. Tirer tous les enseignements du passé sans en devenir l’otage, encore une belle contradiction à surmonter. 

Prochaine chronique : Dépendance

Publié dans developpement-durable

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