Bascule

Publié le par Bidou

La bascule est un instrument de mesure, de poids précisément, et c’est bien utile. Elle ne suffit hélas pas pour évaluer nos progrès sur la route du développement durable[1]. Mais l’examen du fonctionnement de la bascule, du fameux mouvement de bascule, est bien instructif. La recherche éperdue de la simplicité qui a envahi nos sociétés nous conduit à des systèmes binaires, celui qui n’est pas avec moi est contre moi, c’est blanc ou  noir, le jour ou la nuit, le bien ou le mal. Il est donc passionnant de regarder de près comment s’opère le mouvement de bascule dans un monde en réalité complexe, et où des enjeux multiples se croisent et se combinent. La question des ressources, mot clé dans la réflexion sur le développement durable, est à ce titre très riche d’enseignements. Nous resterons bien sûr schématiques dans la réflexion, pour mieux percevoir l’évolution primaire des choses.

Pendant des millénaires, la recherche de ressources était considérée comme la priorité absolue. La survie du groupe et la puissance du seigneur en dépendaient. Dès les débuts de l’agriculture, le moindre morceau de terrain accessible était cultivé, peu importe la quantité de travail nécessaire pour cela. Et on amenait l’eau nécessaire, et on construisait des terrasses pour conserver la terre, tout était bon pour gagner quelques mètres carrés. Le progrès, le sens de l’histoire diront certains, était lié au volume produit, et le rendement, l’efficacité du système n’était vraiment comptée que par rapport à la richesse que l’on pouvait produire sur un domaine donné, que ce soit par l’agriculture ou par l’exploitation minière. Le travail humain n’était pas un facteur limitant, et il n’était rémunéré que pour permettre la survie de la masse d’hommes et de femmes soumises à l’esclavage ou au servage. Le nombre de ces travailleurs était en soi une ressource, puisqu’ils ne coûtaient rien ou presque, et qu’ils permettaient de mieux exploiter le patrimoine. Dès que la population augmentait, elle rendait à la fois possible et nécessaire l’expansion du domaine, avec des conflits de frontière qui en résultaient. Et quand les territoires conquis manquaient d’hommes, on allait les chercher où on pouvait pour permettre leur mise en valeur. Esclaves, forçats, et victimes de déportations massives ont ainsi permis de valoriser des territoires et d’en extraire quantité de ressources à des prix humains incalculables.

La révolution industrielle a changé la donne. Au début, c’était aussi la quantité d’hommes qui comptait, mais la ressource, la matière première était abondante, et le rassemblement de grandes quantités de travailleurs, à l’inverse du mode de production agricole, a provoqué des prises de conscience et des revendications des personnels, en même temps que la technologie progressait. Le poste main-d’œuvre s’est vite alourdi. La productivité du travail devenait l’enjeu, alors que l’agriculture raisonne toujours en quintaux ou hectolitres à l’hectare. L’énergie et les matières premières de l’industrie étant abondantes, l’économie a globalement basculé, le rendement, la productivité de référence n’étant plus évalué par rapport aux ressources provenant du milieu, mais par rapport aux nombre d’heures de travail incorporé. On peut aujourd’hui donner avec précision le nombre d’heure de travail nécessaire pour fabriquer un modèle de voiture, mais on serait bien en peine d’en donner le bilan énergétique.

Arrive le facteur 4, et tout rebascule. Le facteur 4, c’est rendre un service donné avec quatre fois moins d’énergie, objectif que l’on étend parfois à quatre fois moins de ressources naturelles de différentes natures. La productivité du travail humain s’est envolée, et peut encore atteindre de nouveaux sommets, mais au détriment, le plus souvent, des autres facteurs de production, les sources d’énergie pas chères et considérées comme abondantes, comme le charbon et le pétrole, en premier lieu. Il faut donc revenir sur cette tendance, et reconsidérer la rareté des ressources, face à l’immensité des besoins. Ceux-ci se sont démultipliés avec les modes de vie que la révolution industrielle a provoqués, qui affecte aujourd’hui des populations de plis en plus nombreuses. Le rendement en termes de matières premières et d’énergie (peut-être plus, paradoxalement, en considérant les rejets résultant de leur exploitation que leurs stocks[2]) devient tout aussi déterminant que celui en termes de travail. Le risque est grand, dans ces conditions,  d’une régression sociale, l’espèce humaine étant finalement abondamment représentée sur terre et ne constituant pas un facteur limitant. Si on ajoute la montée en puissance de la financiarisation de l’économie, qui pourrait s’exercer au détriment des hommes et des ressources, on voit qu’il est important de chercher d’autres voies, qui allient le respect des hommes et celui des ressources, tout en contribuant à créer les nouvelles richesses dont le monde a besoin. Et même mieux, en basculant : faire que le respect des hommes et de leur patrimoine, de la planète, provoque une croissance économique d’un nouveau type, c’est cela le développement durable.

 

Prochaine chronique : Epaisseur

 



[1] On pourra se reporter à la chronique Mètre, du 16 juillet 2007

[2] Voir la chronique Abondance, du 19 mars 2007

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article