Mayonnaise

Publié le par Bidou

Eviter d’en mettre trop. Ça peut casser ou couvrir le goût des choses, un plus qui peut finir par faire un moins…  Un peu comme la sauce blanche, ou d’autres condiments qui masquent le met de base au lieu de le mettre en valeur. Le développement durable est hédoniste, et l’excès n’est pas toujours la bonne manière de goûter aux plaisirs de ce monde.

Au-delà de la question de l’overdose, la mayonnaise est surtout un exploit technique. Il faut la « faire prendre ». Ce n’est pas qu’une simple juxtaposition d’ingrédients, tout comme une maison n’est pas la somme des matériaux qui servent à la construire. Il faut du talent pour faire prendre une bonne mayonnaise, comme il en faut pour faire monter un projet collectif, partagé entre de nombreux acteurs.

Le développement durable est une ligne de conduite très ambitieuse, et donc très exigeante. Les défis à relever, et en premier lieu celui de prendre du plaisir dans un monde nouveau à construire, demandent un tour de main bien affirmé. Il faut incorporer des idées nouvelles, des modes de vie différents, des comportements inédits. Et tout le monde est concerné. Le monde de demain doit se construire avec tous, ce n’est pas une affaire réservée. Chacun apporte son grain de sel, voire son piment, dans cette préparation originale que doit être notre avenir à tous, pour reprendre le titre du célèbre rapport de la commission Bruntland, qui a donné le véritable coup d’envoi du développement durable. Conduire cette transformation de la société n’est pas une mince affaire. Une recette simple est de bien préparer le premier amalgame. Pas trop d’ingrédients, mais une grande énergie pour donner du corps et de la cohérence, de la tenue, à un ensemble constitué de quelques éléments. Un ensemble capable d’évoluer, d’assimiler[1] progressivement d’autres composants. Quant au tour de main, appelons ça la bonne gouvernance, cette capacité à faire dialoguer les différents interlocuteurs, les amener à chercher ensemble des solutions qui tiennent compte des intérêts de chacun. Ça ne s’improvise pas, il faut du savoir faire, le sens de l’écoute et de la négociation[2]. Il faut aussi savoir choisir les ingrédients de la mayonnaise, et les mettre à la même température pour que l’amalgame prenne aisément. Pour le développement durable, il faut choisir ses interlocuteurs, ceux qui vont constituer le premier noyau à partir duquel la convergence des intérêts pourra prendre corps. Il faudra les mettre à niveau, non pas de température mais de connaissance des affaires et de volonté de progresser. Une analyse fine des situations propres de chaque « partie prenante », puisque c’est comme ça qu’on désigne les partenaires réunis pour un développement durable, sera nécessaire pour établir les passerelles et permettre aux échanges d’être fructueux. Gardons nous de nous lancer « la fleur au fusil » dans l’art de la gouvernance, c’est un art très délicat, qui exige beaucoup de savoir faire. C’est comme le débat public, on a vite fait de compromettre une dynamique favorable en provoquant, par maladresse ou ignorance, des réactions de rejet, des crispations sur d’anciens clivages, des rivalités liées à des blessures mal cicatrisées et qu’on réveille sans ménagement dans des débats improvisés. La bonne gouvernance demande de l’expérience et du talent.

La recette de la mayonnaise se poursuit, une fois le premier ménage rendu souple et homogène, par l’ajout progressif de l’huile, en relativement grande quantité. Là encore, la bonne température est une des clés du succès, et surtout l’intensité de ce complément, le débit de cette arrivée massive d’un ingrédient nouveau. Il faut savoir marquer des étapes[3], qui vont rythmer la progression de la préparation. Vous aurez transposé vous-même cette image de la mayonnaise au développement durable, les nouveaux participants à la dynamique, lancée en comité restreint, doivent y être incorporés sans précipitation, et être bien préparés préalablement, informés et formés si nécessaire aux règles d’une bonne négociation, où chaque partenaire a à cœur de faire avancer le débat.

Et puis il y a les variantes, selon la nature précise de l’huile choisie, l’origine de la moutarde, et les compléments ajoutés, comme l’échalote qui vous transforme une mayonnaise en mousquetaire, ou un assortiment d’herbes qui vous produisent une rémoulade. Ça vous donne une infinité de modes de gouvernance, chacune avec leur parfum, leur spécificité. Il n’y a pas qu’un développement durable, il en existe une infinité, même si ils doivent respecter quelques règles communes. Les marges de liberté des acteurs, le nombre de combinaisons de leurs valeurs et de leurs intérêts, ouvre large l’éventail du possible pour peu que chacun prenne conscience des limites du développement en termes d’expansion, pour se concentrer sur une croissance qualitative, où la richesse découle de l’intensité des émotions et non du volume de biens matériels.

Prochaine chronique : Roupies

 


[1] Assimiler, chronique du 12 février 2007

[2] Négociation, chronique du 18 septembre 2006

[3] Etape, chronique du 6 novembre 2006

Publié dans developpement-durable

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Stella Kyvelou 29/06/2007 00:00

Le développement durable présuppose la richesse au sens propre du terme, la croissance quantitative et  que sans elle les "émotions" liées par exemple à la cohésion sociale ou à la protection de l'environnement ne puissent exister...la bonne mayonnaise est bien là aussi, la tour de la main que vous evoquez toujours n'est qu'une technique pas toujours suffisante....la base, les fondements si vous voulez sont toujours matériels..et cela n'est pas forcément mauvais...au contraire.