Inactif

Publié le par Bidou

On a vite fait de les éliminer du champ des la réflexion, les inactifs, abandonnant ainsi toute chance d'intégrer leur dynamisme dans les plans d'action et les projets institutionnels, dans les initiatives des grands acteurs économiques et sociaux. Ils sont au mieux considérés comme des consommateurs, et au pire comme des boulets à traîner, des charges pour les actifs. On est loin de la mobilisation générale qui serait nécessaire pour relever les défis du 21ème siècle, pour entrer enfin dans l'ère du développement durable. Car il faut compter sur toutes les énergies, toutes les expériences, il faut que chacun apporte sa contribution aux transformations que la société doit conduire. Il est inacceptable de laisser tomber une part importante de la population, et en plus une part qui ne cesse de croître.

Le premier réflexe est de chercher à les récupérer. Il faut les remettre en activité, ou éviter que les actifs ne passent dans le camp des inactifs. La durée de vie s'allonge, on va donc reculer le départ à la retraite pour ne pas voir grossir le nombre des retraités, et gagner quelques années d'activité. On rencontre vite les limites de cette approche, quand on observe que les inactifs ne sont pas que des retraités : il y a tous ceux qui ont renoncé à chercher un travail, ceux qui en cherchent en vain, auxquels il faudrait ajouter 4 millions de temps partiel, souvent plus subi que choisi. Les définitions de l'INSEE sont trompeuses, pour les non spécialistes. Les chômeurs ne sont pas des inactifs pour cet institut. On a vu dans ce blog que la question du travail ne devait pas être abordée avec des idées simplistes, tellement sont grandes les contradictions entre le souhait de plus de loisirs d'un côté, et celui d'une reconnaissance sociale et économique de l'autre. On sait toutefois que nous consacrons 10% de notre temps de vie à travailler aujourd'hui, contre 40% il y a un siècle[1], et que notre productivité, en France, progresse plus vite que la part des inactifs[2]. On produit plus avec moins d'actifs, et on pourrait faire encore mieux. Ce n'est pas pour produire plus et augmenter notre niveau de vie qu'il faut réduire le nombre d'inactifs, c'est pour équilibrer des comptes. Il y a peut-être d'autres manières de faire, sans compromettre pour autant la bonne santé économique de notre beau pays.

Ce constat conduit à rechercher d'autres approches pour intégrer les inactifs. Au lieu de les maintenir ou de les rendre actifs à tout prix, peut-on imaginer d'autres voies pour les faire participer activement à la vie sociale, et aux transformations que le développement durable nous amène à mener résolument. C'est un véritable choix de société. Entre la politique du cocotier, qui réduit de fait l'apport des anciens à leur seule capacité productive, et le culte des vieux, considérés comme des sages dont la parole est un véritable oracle, il y a une place à trouver pour les inactifs dans nos sociétés du 21ème siècle. Les inactifs des statistiques ne sont pas inactifs dans la vie. Ils créent même de la richesse, si on en croit le BIPE[3] qui titre, dans sa lettre de novembre 2006 « Les inactifs :  continent englouti de l'économie ».

Si nous remontons le temps, on voit se dessiner une évolution bien connue : Au départ, c'est la production primaire qui domine. Il faut produire de la nourriture et la matière première pour se loger, se défendre, se vêtir. L'essentiel de l'activité humaine y est consacrée. C'est ensuite la transformation de ces matières premières qui prend le dessus, l'industrie. Mais l'efficacité de l'industrie s'améliore rapidement, grâce à l'accumulation du savoir-faire, aux efforts de recherche, d'organisation, à des garanties apportées par les banques et les assurances, à l'efficacité de la commercialisation, aux transports, à l'informatique. C'est l'ère du « tertiaire », et c'est à la part de ce secteur que l'on mesure aujourd'hui le degré d'avancement d'une société. Le nombre d'heures de travail nécessaire pour construire telle voiture ou tel costume à été fortement réduit grâce aux apports tertiaires. L'industrie a laissé la première place aux services. Il y a toujours une forte réticence face à ce phénomène. Les services sont une forme de production immatérielle, impalpable, souvent mal considérée. Les difficultés que rencontre le monde agricole pour passer d'une activité de production de denrées à une activité de service témoignent de cette difficulté liée à une représentation culturelle du travail. Malgré tout, les services font partie de la production, leur contribution au PIB est reconnue. L'heure est peut-être venue, avec la recherche d'une économie « immatérielle », de reconnaître aussi l'apport des inactifs. C'est peut-être plus intelligent que de les faire rentrer à toute force dans la catégorie des actifs. Inactif ne veut pas dire passif. Le BIPE nous rappelle que l'économie domestique représente chaque année plus de 70 milliards d'heures de travail non rémunéré, face « au travail professionnel qui ne pèse « que » 60 milliards d'heures ». Les « inactifs » déchargent les « actifs » de certaines tâches, notamment de garde et d'éducation des enfants, ils travaillent pour leur propre compte en bricolant, en jardinant, en faisant eux-mêmes des tâches ménagères au lieu de les confier à des « actifs » ; ils participent activement à la vie sociale. Si on complète le tableau en comptant le travail domestique non rémunéré produit par les « actifs », l'inactivité apparaît comme une situation de référence au moins aussi importante socialement et économiquement que l'activité. Et ce n'est pas près de s'arrêter, avec la pyramide des âges des pays de notre vieille Europe.

C'est donc une donnée de base, pour conduire l'évolution de notre société vers le développement durable. La force des inactifs est considérable, et doit être reconnue comme un levier pour le changement. Il vaut peut-être mieux chercher de nouvelles manière de reconnaître activement et de valoriser (pas forcément financièrement)  l'apport des inactifs que de négliger leurs spécificités en ne les observant qu'avec le prisme de l'activité officielle. Une piste à explorer d'urgence, pour se préparer au vieillissement inéluctable de notre population.

 La dynamique des vieux pour trouver les voies de l'avenir, voilà bien un paradoxe dont le développement durable a le secret.

Prochaine chronique : Niche



[1]   Voir à ce sujet la chronique Travail, du 1er mai n2006

[2]   Voir la chronique Productivité, du 9 juillet 2006

[3]   www.bipe.com

Publié dans developpement-durable

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article