Usage

Publié le par Bidou

Deux approches distinctes peuvent inspirer ce mot. Tout d’abord, la valeur d’usage. Il était courant de dire que les biens qui ont une grande valeur d’usage, comme l’air que nous respirons, et qui est indispensable à la vie, n’avaient pas de valeur marchande puisqu’ils sont très abondants et que c’est la rareté qui fonde la valeur marchande. Il se trouve juste que l’abondance n’est plus au rendez-vous ! la hausse des consommations individuelles dans les pays industrialisés, et demain dans les pays dits émergents, fait que ces biens auront une valeur marchande, et feront l’objet d’échanges commerciaux. C’est une révolution qui se prépare, qui va à l’encontre de nombreuses cultures et d’habitudes. Comment les règles de l’économie vont intégrer cette nouvelle donnée, cette question est au cœur des réflexions pour un développement durable. La question de l’accès à l’eau potable est fortement portée par des ONG et fait l’objet de colloques internationaux, mais il faut l’élargir aux biens essentiels, avec dans le prolongement immédiat les débats sur les services publics. La question est d’importance, et mérite mieux que le recours à des positions simplistes préparées à l’avance, elle ne doit pas se résumer à offrir un nouveau champ de bataille à des protagonistes sûrs de leurs positions comme de dogmes immuables. L’enjeu quantitatif est considérable, et l’efficacité des organisations doit être assurée avec la même priorité que le bon usage de la ressource. La gratuité est mauvaise conseillère, tout comme le business est insupportable quand il s’exerce sur des biens vitaux. Voilà une contradiction qu’il faut savoir résoudre dans un esprit de développement durable, c'est-à-dire en en sortant par le haut, au-delà des préjugés, en sachant changer d’angle d’attaque, en conjuguant des paramètres que lourdeurs de pensée nous faisaient apparaître comme antagonistes. La confrontation de la valeur d’usage et de la valeur marchande est un des grands débats incontournable sur le chemin du développement durable.

La deuxième réflexion concerne les militants du développement durable. Ils commettent souvent l’erreur bien compréhensible de croire que ce sont eux qui font le développement durable. Bien sûr, ils ont un rôle important d’animateur, et peut-être de catalyseur, mais ne nous faisons pas d’illusion, ce sont les acteurs de la société, chacun dans sa fonction et avec ses intérêts et sa culture, qui font que le développement est durable ou non. Une des expressions de référence pour le développement durable est « penser globalement, agir localement », et il faut la traduire de manière moins philosophique mais plus opérationnelle : la macro économie est importante pour donner une idée générale des enjeux, mais la micro économie est essentielle pour entraîner les acteurs sur la voie du développement durable. En bref, on n’obtiendra aucun résultat durable sans répondre aux aspirations et aux objectifs personnels des différents acteurs concernés.

Cette évidence se décline de mille manières, notamment dans l’élaboration des documents d’urbanisme et dans les constructions, comme dans la conception et le design des produits d’usage courant[1]. On notera cependant que dans ce dernier cas, le consommateur est plus libre de choisir, et les industriels l’ont intégré, ce qui est moins vrai dans l’aménagement et la construction, où les concepteurs sont plus tentés d’imposer leur perception de la société durable.

On peut souhaiter voir les consommateurs et usagers vertueux[2], et il est certainement possible de leur donner les repères pour qu’ils le deviennent, mais si, sans attendre ce résultat, on leur impose un cadre où ils ne se reconnaissent pas, où ils ne trouvent pas leurs marques, les meilleures intentions du monde peuvent conduire à l’échec assuré. Il faut que l’usager, la personne qui va vivre dans le quartier ou la maison que l’on veut durable, adhère au projet qui lui est proposé, et pour cela, la seule manière est de bien répondre à ses besoins, et de privilégier la qualité d’usage. On ne construit pas une maison pour faire des économies d’énergie, on le fait pour satisfaire un besoin, celui de loger des gens par exemple, avec leurs familles, leurs modes de vie, leurs habitudes, leurs modèles culturels. Et on le fait dans les meilleures conditions environnementales, en privilégiant autant qu’il est possible les conditions de travail des personnels qui vont contribuer à l’ouvrage, de la carrière au chantier en passant par les usines et les transporteurs, et en soutenant l’économie locale. Mais n’inversons pas les priorités, la première est bien celle de satisfaire un besoin. Le concept de bâtiment durable n’a pas de sens. Ce qu’il faut, c’est un bâtiment dont les occupants pourront adopter un mode de vie durable. C’est le mode de vie qui doit être le point de départ, et non le bâtiment, dont les qualités ne peuvent s’analyser sans référence à l’usage qui en est fait. Le dialogue avec les usagers, qui commence par une écoute sans a priori, est un des ingrédients de base de tout projet de développement durable[3].

Les projets d’aménagement n’échappent pas à cette règle. On a pu voir des documents d’urbanisme vertueux, fondés sur des principes irréprochables, rester impuissants face aux aspirations des candidats à la construction. La maison individuelle est souvent mal vue dans les milieux environnementalistes, du fait de la consommation d’espace et d’énergie qu’elle provoque. Elle n’en est pas moins le modèle bien ancré dans les esprits, et constitue l’objectif principal de très nombreuses familles. Pour préserver le caractère vert des ceintures proches des villes, on a tenté d’en freiner l’urbanisation diffuse, avec le résultat que l’on observe du report de la construction au-delà des frontières du territoire contrôlé par les autorités d’agglomération. Beau résultat, qui conduit à un allongement des déplacements, sans restreindre pour autant la consommation d’espace.

La réponse à la question des extensions urbaines n’est pas dans les plans d’urbanisme, elle est dans l’offre de quartiers répondant à la fois aux aspirations des futurs habitants, et à des exigences environnementales fortes. C’est proposer des ensembles où chacun pourra adopter un mode de vie durable, et y trouvera de l’intérêt. Le projet de démarche de type HQE expérimenté actuellement sur une dizaine de ZAC et lotissements part bien de ce constat : l’analyse du contexte social et des usages figure en bonne place dans la première phase de l’opération, bien avant de prendre un crayon pour dessiner les grandes lignes du projet, avec le concours de sociologues et même d’anthropologues, pour insérer le projet dans la vie de la ville d’accueil, et intégrer les pratiques des habitants. Le jeu des acteurs est inséparable du plan.

Les gens votent avec leurs pieds, dit-on, et le développement durable, où se conjuguent le logement, l’accès aux services publics et à l’emploi, et aussi les loisirs, l’alimentation, les relations de voisinage, la relation personnelle avec la nature, les références culturelles, ne sera jamais le résultat d’une approche théorique. Ce sera le fruit d’une dynamique sociale fondée sur les usages, et les professionnels du design industriel, comme de l’aménagement et de la construction, et comme les militants du développement durable, doivent s’y insérer pour y participer utilement.

 Prochaine chronique : Global

 

 

[1] Sur ce point, on pourra se reporter à la chronique Clameur, du 12 février 2006,

[2] Voir la chronique Vertu, du 15 mars 2007,

[3] Voir à ce sujet la chronique Contrainte, du 8 février 2007


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