Paysage

Publié le par Bidou

Paysage

Le paysage est souvent perçu de manière étroite, comme une simple émotion esthétique. Ce serait déjà pas mal, mais c’est bien autre chose. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà vu dans ce blog, la croissance de demain sera qualitative[1]. Produire toujours plus conduit à une impasse. Il faut créer de la valeur sans prélever de ressources naturelles et sans dégrader le milieu, et c’est la recherche de la qualité qui deviendra inévitablement la principale source de richesse. Le paysage représente un atout majeur dans cette perspective, et c’est l’attractivité d’un territoire qui en fera de plus en plus la fortune,  pour l’implantation des activités et des villes, mais aussi par le tourisme qui constitue déjà, pour la France comme à l’échelle de la planète, la première activité économique.

Le paysage est aussi la représentation de notre société. Il rappelle notre histoire, illustre nos modes de vie et de production, témoigne de notre organisation sociale. On pourrait parler à ce titre de la transmission du patrimoine, avec le rôle que joue le droit de succession sur le paysage de nos campagnes, selon l’existence ou non du droit d'aînesse. Un exemple parmi bien d’autres de la sensibilité du paysage à nos usages.

Pour illustrer ce rapport très puissant entre paysage et vie de tous les jours, observons le couple énergie paysage. L’énergie, ça c’est sérieux, ça a de la valeur, on en a besoin pour vivre et produire, pour se déplacer. Ça crée des emplois et des ennuis, accidents dans les mines, déchets radio actifs, effet de serre, etc. On est bien loin du paysage, un luxe sympathique,  mais peut-on encore se l’offrir ? On est dans l’urgence et la crise, on ne peut pas perdre de temps à ces considérations d’une autre époque.

Et bien si vous pensez ça, vous avez tout faux. L’énergie et le paysage forment un vieux couple, avec ses élans de tendresse et ses disputes. Ils sont inséparables.

Aujourd’hui, on parle beaucoup des éoliennes, et parfois des difficultés à installer des capteurs solaires dans les centres anciens. Les énergies renouvelables ont mauvaise presse auprès de ceux qui ont charge de préserver le patrimoine. Les promoteurs des énergies renouvelables répliquent en citant les lignes à haute tension, les tours de refroidissement des centrales nucléaires, pour rappeler que les énergies traditionnelles ont depuis longtemps touché aux paysages. Un débat du type « C’est pas moi, c’est l’autre » qui ne fait pas progresser les idées, ni la compréhension réciproque, et qui réduit étrangement l’angle d’approche de la question. L’énergie est présente partout. Dans la conception même des maisons traditionnelles, comme dans le mode d’exploitation de la nature. Depuis des siècles, on a coupé des forêts pour faire du feu, notamment dans les vallées où étaient installées des forges. Aujourd’hui encore, les abords des villes africaines ont du fournir le bois nécessaire à la cuisine, repoussant bien loin les limites de la forêt. Revenons en France. L’agriculture s’est organisée pour produire de l’énergie : le bocage, parmi toutes ses qualités, était machine à fournir du bois, avec une taille régulière des haies pour se chauffer. Et que dire de l’énergie animale, qui a dominé nos sociétés jusqu’à l’arrivée de la machine à vapeur, et qui consommait un cinquième de la production végétale, car il faut bien nourrir les chevaux et les bœufs. On s’inquiète parfois des surfaces que nous allons consacrer à cultiver des plantes pour les biocarburants, et bien la traction et la mobilité ont par le passé déjà occupé des parts importantes de nos espaces agricoles et forestiers. Mais la manière de le faire n’est pas indifférente. Le paysage, c’est aussi les retenues d’eau pour l’énergie hydraulique, les terrils des mines de charbon, avec toutes les installations qui vont avec. La liste serait longue, des nombreux signes inscrits dans le paysage de l’ingéniosité humaine face aux besoins d’énergie : biefs de rivière aménagés, moulins à vent, châteaux d’eau pour assurer la pression, etc. Bref, la production d’énergie, qu’elle soit renouvelable ou fossile, a de tout temps marqué le paysage, et il n’y a pas de raison pour que ça change.

De même, le mode d’utilisation de l’énergie a déterminé les paysages. La forme et l’orientation des maisons étaient conçues pour tirer au mieux parti des foyers et de la chaleur animale, et les villages traduisaient dans leurs plans la manière que l’on avait de réduire les surchauffes et les refroidissements. L’efficacité énergétique était déjà une préoccupation majeure. C’est l’abondance de l’énergie qui a bouleversé la donne. L’arrivée du tracteur a transformé les paysages ruraux, l’architecture s’est crue libérée de la contrainte énergétique, l’urbanisation s’est étendue loin des centres et les villes sont devenues plus perméables aux vents, les besoins de lumière n’ont plus été restreints pour cause de petites fenêtres, etc. Ajoutons que la production et la consommation d’énergie se sont éloignées l’une de l’autre, ce qui a offert encore plus de liberté dans l’organisation de l’espace et des activités, mais au prix de lignes de transport de l’énergie, et on obtient une nouvelle facette du lien étroit entre énergie et paysage.

Cette histoire commune doit être assumée, et il serait bien léger, aujourd’hui, de ne voir qu’un des deux membres du couple, et de négliger l’autre. S’il y a antagonisme, opposition, il faut les affronter, et tenter de sortir de la contradiction « par le haut », comme on doit le faire dans un esprit de développement durable. Les tenants du paysage et ceux de l’énergie sont encore bien loin les uns des autres. Deux cultures, deux certitudes de représenter des valeurs fortes, et souvent un dialogue de sourds. On observe bien ici et là des tentatives de rapprochement, comme des efforts architecturaux pour intégrer des énergies renouvelables dans des constructions, comme l’ont fait les architectes « bioclimatiques », ou des produits intégrés, tuiles solaires ou cellules photovoltaïques incorporées dans des parois, mais on sent bien que ce n’est qu’un début, il y a encore beaucoup à faire.

Cette histoire commune, du paysage et de l’énergie, connaît de nouveaux épisodes, avec une obligation : trouver des complicités, des solutions favorables aux deux parties. Chercher à installer des éoliennes dans un paysage sans l'abîmer est une mauvaise piste. Ce qu’il faut c’est chercher comment ces éoliennes vont embellir le paysage, comment les implanter pour qu’elles contribuent à la richesse du site. Le développement durable n’est pas la recherche d’un compromis, mais avant tout une ambition.

Cette aventure commune du paysage avec l’énergie, avec nos modes de vie et d’organisation sociale, doit être exploitée. Car le paysage a une qualité essentielle : c’est une approche sensible, ressentie par chacun, avec sa culture et ses repères. C’est une approche populaire des problèmes de notre société. Nous pouvons tous avoir un avis sur le paysage, parler de la manière dont nous le ressentons. C’est une formidable occasion de dialogue et de confrontations, qui permet d’aborder bien d’autres sujets, comme l’énergie et les impôts, et de les mettre eux aussi en débat.

Non content d’être une valeur en soi, le paysage est en plus un outil de dialogue et d’échanges. Que demande le peuple du développement durable ? Il faut juste apprendre à s’en servir !

 Prochaine chronique : Arbitre



[1] Voir la chronique Qualité, du 2 avril 2006

Publié dans developpement-durable

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