Journal

Publié le par Bidou

Nous sommes en juillet, en pleine canicule, 35°, à Amnéville en Lorraine. A la télévision, au journal du soir, un reportage nous présente l’équipe de France de ski en plein entraînement, dans un hangar à – 4°, de 500 mètres de long, et de 36 mètres de large, 90 mètres de dénivelé. Le « Snowhall » (c’est le nom de cet établissement) offre une couche de 70 cm de poudreuse alimentée par 15 canons diffusant de fines gouttelettes d’eau à raison de 40 tonnes de neige artificielle par jour. La neige est exactement la même que sur les sommets du Mont Blanc. Interview : avec le réchauffement climatique, les glaciers ne sont plus ce qu’ils étaient, ils n’offrent plus les mêmes capacités d’entraînement qu’avant. Heureusement qu’il y a ce type d’installation, « conçue sur le flanc d’une colline de 360 mètres de haut formée par l’accumulation d’un résidu industriel sidérurgique, ce qui en fait une piste entièrement naturelle » selon le maire d’Amnéville. Après les villes à la campagne, voici l’hiver en été. Quel bilan énergétique, quelle contribution à l’effet de serre de ce type d’installation ? Aucune question, aucun commentaire du journaliste. Les solutions qui renforcent les problèmes auxquels elles sont censées répondre sont toujours suspectes, et méritent au moins que l’on en débatte. Le développement durable est celui qui ne contient pas en lui-même les germes de sa propre fin. Le « snowhall » n’est-il pas l’inverse, et le sujet ne méritait-il pas au moins d’être évoqué, même s’il s’agissait avant tout de présenter la curiosité que constitue l’équipe de France de ski en action aux portes de Metz. Un vrai journal d’information ne devrait-il pas s’efforcer de mettre les évènements en perspective ?

 

 

Il y a quelques temps, la pénurie d’infirmières faisait la une. La solution consiste à aller en recruter en Espagne. Le manque de médecins, dans les hôpitaux notamment, est un autre thème récurrent : un évènement marqué par la question du statut des médecins étrangers qui suppléent la carence de médecins français, mais sans en avoir les avantages. Deux sujets proches, traités sans aucune référence, dans les deux cas, à la situation des pays d’origine, où sont ponctionnées ces « ressources humaines » importantes par le niveau de qualification requis et l’investissement nécessaire en termes de formation : aucune réflexion sur les conséquences de cette politique, sur les effets en chaîne, au-delà de la réponse immédiate à un problème aigu.

 

 

Il en est souvent de même du fait des cloisonnements qui touchent les rédactions tout comme les autres entreprises. On a créé une rubrique « environnement », devenue le plus souvent « développement durable », ce qui évite de fait aux autres rubriques de s’interroger sur le caractère « durable » des sujets qu’elles abordent. Les journalistes de l’automobile s’intéressent aux performances traditionnelles ;  les journalistes sportifs sont le plus souvent concentrés sur les résultats, et ne s’intéressent guère à l’impact écologique de ces activités : ce sont plus les résistances locales qui ont poussé à ce que les grands évènements sportifs aient des exigences environnementales et sociales. Chacun son sujet, les vaches seront bien gardées. On le constate souvent, les journalistes spécialisés sont vite inféodés au milieu dont ils suivent les évolutions, et perdent de ce fait un peu de leur esprit critique quand ce milieu vient à déraper ou à perdre le sens des réalités du monde extérieur au leur. Les incartades des coureurs automobiles sont vite amnistiées par une presse qui n’a d’yeux que pour les exploits, même obtenus au détriment de la sécurité des autres concurrents. On le constate aussi pour la presse politique, qui fait totalement partie du monde politique, dont elle épouse de fait les valeurs et le mode de fonctionnement, et en perd la capacité à traiter des questions que les appareils politiques rejettent collectivement, comme le réchauffement climatique, relégué dans les faits comme secondaire par les grands partis qui se disputent le pouvoir. La citation de Keynes, destinée a priori aux économistes, vaut sans doute aussi pour le monde de l’information : « La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d'échapper aux idées anciennes ». Pour cela, il faut du recul et de l’indépendance d’esprit, dans son champ d’investigation bien sûr, et personne ne doute que ce ne soit le cas, mais aussi pour en remettre en question le positionnement, le remettre en perspectives avec les autres choses de la vie. Mieux q’une rubrique spécialisée, c’est cet état d’esprit qui est le garant de la « durabilité » de l’information.

 

 

 

 

Publié dans developpement-durable

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Alain Gondelmann 07/08/2006 10:32

Sans oublier qu'en période de sécheresse, la fabrication de cette neige prélève probablement une quantité d'eau non négligeable.
Espérons que demain, on n'installera pas de système de chauffage de l'eau d'un lac pour permettre l'entrainement hivernal de l'équipe de France de ski nautique dont les performances n'ont rien à envier au ski alpin !!!!!