Effervescence

Publié le par Bidou

Créativité des petits[1] indépendants, ou rouleau compresseur des grosses mécaniques ? L’histoire apporte des réponses contrastées à cette alternative. Les républiques de la Grèce antique ont fait bien mieux que résister aux empires de l’Asie mineure, mais les gaulois, après être entrés à Rome en vainqueurs avec Brennus en 390 av JC, y sont retourné enchainés dans les triomphes romains quelques siècles plus tard, et pour toujours cette fois-ci.

L’effervescence des petites unités est réelle : toujours promptes à réagir au moindre stimulus, toujours en éveil, à la recherche d’une nouvelle piste pour avancer, pour exercer son esprit d’indépendance. C’est bien là que se trouve la créativité, la capacité d’innovation, de prise de risque[2].

Très agaçant pour les grosses entreprises, quand elles sont maladroites, mais plein d’enseignements pour celles qui savent se placer à l’écoute[3] du monde. Car les petites boutiques ont du mal à tirer tout le profit qu’elles pourraient obtenir de leurs découvertes. Elles ont besoin de grandes sœurs, qui savent bien les exploiter et les valoriser.

Le problème se trouve alors dans le partage des bénéfices. Le développeur est souvent en position de force, et pourrait imposer sa loi, mais attention à ne pas étouffer le créateur. Il faut laisser l’effervescence se manifester, mais il faut aussi savoir la canaliser, sinon elle se perd et se dilue.

 

A l’occasion des élections européennes[4], transposons ces réflexions dans le champ de la politique[5].

Chacun s’en rend bien compte, et les commentateurs le disent bien souvent : le débat politique n’intéresse plus les français. Les rivalités traditionnelles lassent par leur aspect traditionnel et incantatoire, bien loin des préoccupations réelles. La créativité a déserté le champ de la vie politique française, et il faut dramatiser à l’extrême les échéances, les transformer en de véritables combats, des duels, pour attirer les électeurs vers les urnes. Les élections européennes n’offrent qu’un spectacle de deuxième ordre, et l’abstention, si on en croit les sondages, risque fort d’être la grande gagnante.

Nous sommes bien dans une affaire de gouvernance : comment gérer le débat politique et l’organisation des pouvoirs pour bénéficier à la fois d’une forte créativité, d’une réactivité aux défis que l’actualité nous lance chaque jour, tout en assurant la stabilité dont une société complexe comme la nôtre a besoin ?

Le caractère gaulois a les défauts de ses qualités. Jaloux de son indépendance, volontiers frondeur et marqué par un esprit de clocher particulièrement développé. Tout cela entraîne facilement l’éparpillement des forces. Obligeons-les à se regrouper ! Telle est la réponse qui a été apportée par nos institutions, notamment avec le mode de scrutin majoritaire, et plus récemment avec l’inversion dans l’ordre des élections, la présidentielle, dualiste par construction, venant à présent avant la législative.

 Dans un tel paysage, les partis en émergence, ou fondés sur une particularité, un angle d’attaque spécifique, sont amenés à choisir un camp. Les indépendants doivent s’aligner, devenir les vassaux des partis dominants. Le scrutin proportionnel, accusé de favoriser les forces centrifuges, est progressivement éliminé. Les élections européennes en offrent une bonne illustration. Au commencement, il n’y a en France qu’une seule circonscription, et une liste qui atteint 5% des voix a 4 élus. Trop facile pour les petites formations, qui trouvent avec l’Europe une représentation et des moyens. Divisons donc la circonscription unique en une dizaine de petites : le quotient électoral s’en trouvera fortement augmenté, et on sera débarrassé des petits. On met cette réforme sur le compte du rapprochement les électeurs et des députés, et le tour est joué. Visibilité réduite par le découpage, liste crées pour l’essentiel sur des bases nationales, sans lien sérieux avec la manière dont le Parlement européen fonctionne : Les partis dominants gardent la main, sans qu’ils aient besoin de renouveler leur discours. L’ordre règne. Finie l’effervescence. Formidable ! L’expression d’un renouveau politique est repoussée à plus tard, et tant pis pour l’Europe, victime de des combines.

La bonne gouvernance ne peut être l’étouffement de toute créativité, ni l’asservissement de toute idée neuve, captée dès la naissance par une idéologie dominante. La vie politique a besoin de champagne, de vin fou, effervescent, et pas d’un vin de cépage, étonnamment constant, semblable à lui-même en toute circonstance, fruit d’un dosage subtil dont seul le maître de chais connait l’équation.

Le développement durable concerne fortement la politique, sur le fond comme sur la forme. La gouvernance n’est pas qu’une affaire d’entreprise ou d’association, nos institutions sont directement sollicitées, leur manière de mobiliser les énergies, de faire émerger les idées de demain.

Favoriser l’affrontement plutôt que la recherche de consensus est une marque de notre système politique. Marginaliser les minorités, appeler « opposition » les forces qui n’appartiennent pas à la majorité, éliminer les adversaires sur la procédure plutôt que par le débat politique, autant de pratiques courantes à l’encontre du développement durable. L’innovation, technique mais aussi sociale ou sociétale, a besoin d’un terreau, celui de la confiance et de l’écoute réciproque. Bien sûr, l’effervescence peut conduire à la cacophonie, à la paralysie. Mais faut-il pour autant l’étouffer dans l’œuf (c’est tellement plus simple !), ou trouver les moyens de la canaliser et, si besoin est, de siffler la fin de la récréation ?

 

La bonne gouvernance ne s’arrête pas aux portes de nos assemblées.


Prochaine chronique : Sexe 

 

 



[1] Petit, chronique du 25/12/2006 et n°52 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress;com

[2] Risque (26/06/2006 et n°64 dans Coup de shampoing)

[3] Ecoute (09/10/2008)

[4] Voir la chronique Europe (07/07/2008)

[5] Politique (25/10/2007)

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article