Troisième

Publié le par Bidou

Nous posions la question dans ce blog à la suite du Grenelle : combien de milliards[1] ? Le discours alarmiste sur le coût de l’environnement est courant. Comme l’affaire des surcoûts de la qualité environnementale des bâtiments ou de leur isolation renforcée. Le discours opposé est aussi courant : c’est grâce à ces exigences nouvelles que certains secteurs d’activité vont passer la crise sans trop de casse. Il faudrait ajouter un troisième discours, pour mettre les deux premiers d’accord. Combien coûte de ne rien faire, combien coûte le non-Grenelle ?

 

Il est vrai que le coût de l’inaction est diffus, payé discrètement  et fatalement par de nombreux acteurs, alors que l’action doit être décidée et payée. Nicholas Stern, dans son rapport célèbre sur le coût du changement climatique, nous donne des références déterminantes à cet égard. L’inaction coûte de 5 à 20% du PIB mondial, l’action 1%. Et il ajoute que ce 1% sera source d’innovations : C’est pour une bonne part de la R&D, avec son propre retour d’investissement. Y’a pas photo, pour employer une expression populaire, l’action est rentable, le laisser faire, le fil de l’eau, le business as usual, est une erreur économique.

 

Prenez deux immeubles de bureau. L’un est ordinaire, sans attention particulière pour l’environnement, notamment intérieur, celui vécu par les personnels qui y travaillent. Le second est Haute qualité environnementale, HQE, ou équivalent. Il est économe en énergie, tout en offrant à ses usagers des ambiances agréables, thermiques, acoustique, lumineuse, avec un bon renouvellement d’air et une bonne hygiène. Il est peut-être un peu plus cher à construire, avec toutes ces performances à assurer, mais faisons le bon calcul. Incluons-y l’efficacité fonctionnelle des bureaux, c'est-à-dire la productivité des personnels. Des écarts pouvant atteindre 15% ont été observés entre bureaux ordinaires et bureaux de qualité. Ce chiffre est à mettre en regard du poids de l’immobilier dans la valeur ajoutée produite dans le bureau. Les américains qui amortissent sur 30 ans l’investissement bureau nous donnent le chiffre : 2%.  Le poids des salaires et charges associées est de l’ordre de 90%. C’est bien sur ce paramètre qu’il faut agir ;  les économies qui réduiraient la qualité de service coûteraient très cher ! L’intérêt de pousser loin le curseur de la qualité s’impose avec évidence, pour peu que l’on intègre bien toutes les données dans les calculs.

 

La question du retour d’investissement est encore plus forte dans les domaines où il n’y a pas de retour du tout, de retour direct, précisément. La biodiversité, ou la lutte contre le bruit, par exemple. L’appauvrissement des milieux naturels, océans, forêt, zones humides, etc. coûte chaque année des milliards d’euros à l’humanité, payés de manière diffuse et différée. On a calculé que le coût du bruît provoqué par les transports coûte, en France, de l’ordre d’un demi-point de PIB chaque année, bien plus que ce que l’on dépense pour isoler des façades ou ériger des murs ou merlons antibruit. Le mauvais traitement acoustique de logements, d’écoles ou de bureaux coûte aussi très cher, en stress et en énervement, difficulté de concentration, en pertes de sommeil, et tout simplement en dépréciation d’actifs.

 

Dans l’industrie, on a compris que la meilleure manière de lutter contre les pollutions est de se moderniser. C’est en changeant de process que l’on va adopter des techniques plus performantes, économes en eau, en énergie, en matières, et assurant une bonne maîtrise des rejets dans l’environnement. Les gains provoqués par les économies payent largement la modernisation. Dans certains secteurs, la pression environnementale a pu être à l’origine de progrès de productivité déterminants. Ça fonctionne bien quand l’entreprise qui investit est la première bénéficiaire des fruits de son effort.

 

C’est plus délicat quand l’intérêt est général, partagé, diffus. Revenons sur le bruit des transports. Chaque euro consacré à moderniser les flottes, par exemple les wagons de marchandises, est bien plus efficace que celui dépensé pour monter un mur antibruit. Mais il faut, pour déclencher un processus vertueux, que le propriétaire des wagons y soit invité, soit par son intérêt soit par la réglementation. Le coût du kérosène a entraîné une modernisation des flottes d’avions pour des raisons d’économies de carburant, entraînant dans son sillage une baisse sensible des niveaux de bruit émis.

 

Toute la difficulté est là : les investissements environnementaux sont très souvent rentables. Rentables pour la société dans son ensemble, et très concrètement, en argent sonnant et trébuchant. Mais ils ne le sont pas automatiquement  pour les investisseurs. En réduisant des coûts diffus, l’humanité fait une bonne affaire, pas telle ou telle entreprise. Il faut transposer les intérêts macro économiques au niveau des intérêts immédiats des acteurs, à l’échelle micro économique. Les 5 à 20% diagnostiqués par Nicholas Stern ne pèsent pas sur telle ou telle activité en particulier, ce qui aurait un effet mobilisateur immédiat, mais sur des acteurs nombreux et aux intérêts divergents.

 

Le développement durable consiste justement à rapprocher les intérêts de la collectivité d’une part, des acteurs économiques d’autre part. Le jeu de ces acteurs doit s’inscrire dans un cadre favorable à la prise en compte des intérêts globaux. C’est le rôle des Etats et des grandes institutions financières que de créer ce cadre, et de le faire vivre. Fiscalité, permis d’émission, règles comptables doivent être mobilisés à cet effet. Le troisième discours, celui des coûts réels, doit orienter les deux premiers, de manière à ce que la question combien de milliards soit posée convenablement.


Prochaine chronique : Inventaire 

 



[1] Milliards, chronique du 31/10/2007

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article

MOULINIER François 25/06/2009 12:00

Dans sa définition première le développement durable doit concilier 3 impératifs souvent peu compatibles: environnement, économique et social.J'ai eu l'occasion de réfléchir dernièrement sur les coûts de la corrosion dans le monde; ceux-ci ne représentent pas moins  que 2700 milliars de dollars par an (soit plus que ce qu'a coûté la crise financière et pas loin de la moitié des dépenses de santé dans le monde). Parallèlement j'ai pensé que le les phénomènes de corrosion devraient systématiquement être intégrés dans les appels d'offres (publics ou privés), puisque ces coûts de corrosion affectent gravement le coût global d'un ouvrage ou d'un équipement.Ceci m'a conduit à travailler sur la norme de coût global ISO 15686 qui vient d'être publiée ( et dans laquelle -c'est une réflexion personnelle- il apparaît que le coût enironnemental est considéré comme un gros pavé, mais sans explication de son calcul)Alors en rapprochant la corrosion de l'approche en coût global, il m'est venu une idée: la prise en compte sysématique du coût global ne ne serait-elle  pas finalement LA solution pour concilier (ré-concilier?) l'environnement et l'économique?Je pense que si nous arrivions à corréler coût global et impact environnemental, nous aurions un outil puissant de promotion du développement durable. En d'autres termes, chaque fois que je choisis la solution la meilleure en coût global, je choisis la solution la moins défavorable pour l'enironnement. Donc pour satisfaire au mieux deux volets du développement durable -économique et environnemental- je retiens le meilleur coût global.Je dispose d'éléments pour en discuter de façon plus approfondie.Qu'en pensez-vous ?François MOULINIER

Bidou 25/06/2009 23:35


Merci de ce commentaire. Effectivement, le coût global a une connotation, dans le domaine financier, proche des analyses de cycle de vie en environnement. C'est une première approche, mais le coût
global intègre des coûts différés, avec des taux d'actualisation, que l'on ne trouve pas dans une approche "matière" ou "bonheur". Le coût global est une avancée, mais attention aux conventions qui
y figurent implicitement. Il semble que la recherche d'un indicateur unique, comme l'empreinte écologique, soit un leurre, mais un instrument bien intéressant pour relativiser les approches
purement financières.