Jardin

Publié le par Bidou

Adam et Eve ont-ils vraiment été chassés du jardin d’Eden, ou en sont-ils partis d’eux-mêmes ? On peut s’interroger sur la vraie nature de leur « orgueil[1] ». N’est-ce pas parce qu’ils voulaient dominer la nature qu’ils n’ont pas supporté de rester en un endroit où il fallait surtout comprendre ladite nature, accepter ses caprices et même s’en réjouir : l’imprévu et la découverte donnent du sel à la vie. La paresse[2] est donc si difficile à assumer ?

Et pourtant, la Terre est restée généreuse. Elle n’a pas pris ombrage de ces incartades : certains économistes ont calculé qu’elle offre spontanément à l’humanité des services dont la valeur serait deux fois le fameux PIB mondial, produit par la main de l’Homme. Il n’empêche, un aussi beau jardin, sauvage et qui fait des cadeaux, c’est énervant. C’est insupportable de ne pas tout maîtriser, et de devoir composer. Alors l’Homme s’acharne à détruire, le potentiel productif de la planète est sous pression, les milieux s’appauvrissent aussi bien sur terre que dans la mer.

Il est pourtant simple de bénéficier de ce jardin planétaire[3]. Gilles Clément nous donne la recette qui se résume à deux attitudes : Observer pour agir ; faire « avec » le plus possible, « contre » le moins possible. Deux attitudes de modestie et d’opportunisme, qui contrastent sans doute avec l’état d’esprit dominateur et impatient de nos premiers parents et de beaucoup de leurs petits-enfants.

Abandonnons le jardin planétaire, et entrons dans le jardin que nous cultivons, au sens propre pour y produire des tomates, haricots et autres salades, sans oublier quelques fleurs pour agrémenter le séjour ou faire fuir les insectes. Pour beaucoup, c’est un petit paradis, un lieu de production personnelle. C’est bon pour le pouvoir d’achat, mais aussi de reconstruction mentale, de santé dans tous les sens du terme.

C’est compliqué dans les villes, où il y a beaucoup de monde et peu d’espace. On connaît les jardins ouvriers, ou familiaux selon la manière dont vous les nommez, et les associations qui animent ces « coins de terre ». On se les arrache, il en manque terriblement, et les jardiniers qui y sont installés y restent. D’autres formules se développent aujourd’hui, de jardins ouverts, partagés. Par exemple les jardins à la Prévert[4], à Yzeure (Allier). Des animateurs municipaux et 8 ha à la disposition des habitants pour une production commune : les récoltes vont au resto du cœur. Tout le monde peut apporter son énergie. Les jardins sont ouverts jours et nuit, et il n’y a jamais eu aucun dommage tellement ils sont bien intégrés à la vie locale. Ces jardins partagés[5] se multiplient en France : une petite dizaine voient le jour chaque année, et on en compterait plus de 200 en France. Il y en a des grands et des petits, au cœur des villes ou dans les banlieues, avec des enfants et des vieillards : ce sont toujours des espaces de rencontre et de convivialité. On y cultive le lien social autant que les poireaux.

Les jardins prennent parfois un caractère savant, à l’image du plus célèbre d’entre eux, le jardin des plantes, à Paris. On y regroupe des variétés de plantes exotiques ou locales, pour les observer, et apprendre à mieux les connaître. C’est le cas notamment du jardin méditerranéen de Roquebrun (Hérault). Là les plantes sont à la fois exotiques et locales ! Elles sont proposées à la curiosité des promeneurs, et à l’envie d’apprendre des enfants, mais elles constituent aussi un morceau de laboratoire. Un morceau seulement, parce que le jardin travaille avec des universités et des laboratoires d’entreprises. D’un simple conservatoire d’un patrimoine biologique, ce qui est déjà pas mal, le jardin méditerranéen devient un acteur économique. On s’y intéresse au comportement de tel insecte indésirable chez l’Olivier, comment le faire fuir sans agresser le milieu ambiant. La présence d’un échantillon de l’ensemble de la flore méditerranéenne permet des rapprochements et des observations  inédites. L’organisme qui l’anime, le C.A.D.E. (Collectif Agricole pour le Développement et l'Environnement), passe des accords avec des laboratoires qui analysent les molécules des plantes du jardin. Une recherche est en cours sur des substances naturelles aux vertus thérapeutiques antidiabétiques, tirées de plantes abondantes dans la région : Le C.A.D.E. assure la collecte et la préparation des échantillons de plantes : racines, tiges, feuilles, et fleurs. Un laboratoire du C.N.R.S. assure l’identification des molécules intéressantes présentes et l’étude de leurs propriétés antiglycémiantes in vitro. Une bonne alliance, de la bêche et du microscope, du râteau et de l’éprouvette. Le jardin est aussi à l’origine d’un partenariat scientifique, technique et de formation avec l'Institut des Régions Arides de Médenine (Tunisie) et l'Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier. L’Union pour la méditerranée se pratique déjà, grâce aux jardins.

Le jardin est un bienfait à toutes les échelles. Le jardin d’Eden, le coin de terre, le jardin potager ou le jardin botanique, et j’en passe surement un tas d’autres, chacun est un instrument du développement durable. Attention toutefois aux écueils, aux pièges : le repli sur soi, un usage forcené de la chimie, une discipline quasi militaire, les dérives sont toujours possibles. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Mais le jardin aura au moins révélé, grâce à Gilles Clément, deux attitudes essentielles pour le développement durable en général : observer avant d’agir et faire avec.

 

 

 Prochaine chronique : Choix

 



[1] Orgueil chronique du 05/01/2009)

[2] Paresse (16/02/2009)

[3] Selon le titre de l’exposition présentée à la Grande Halle de la Villette, à la charnière entre les millénaires, et du livre de son Commissaire général, Gilles Clément, publié par Albin Michel (1999).

[4] Prix Territoria 2008 pour la Concertation, parrainé par l’association des maires de France.

[5] Sur ce point, ou pourra se reporter au livre Jardins partagés, de Frédérique Basset, Laurence Baudelet et Alice Le Roy, éditions Terre vivante, 2008.

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