Rêve

Publié le par Bidou

L’industrie automobile est en crise, et derrière elle la sidérurgie et bien d’autres entreprises liées à la bagnole. La logique de développement de cette activité est bien sûr la réponse à un  besoin de mobilité, mais aussi l’accroissement dudit besoin. Les villes ont été adaptées à l’automobile, et non l’inverse. Dans un pays neuf, comme l’Amérique, cela peut se comprendre, c’est plus contestable pour les vieux continents, aux villes anciennes, structurée pour d’autres modes de vie. En France, il s’agissait d’assurer la croissance d’une activité, et de lui offrir un marché intérieur dynamique. Les villes et leurs habitants sont devenus des acteurs de cette évolution présentée comme le progrès[1]. L’offre[2] a pris le pas sur la demande, ce qui n’est pas surprenant dans un pays où le régulateur, l’Etat, est également un producteur. On le voit bien dans de multiples domaines, où la puissance publique, les ministères, se situaient sans ambiguïté du côté des industriels, pour la croissance, et négligeaient les parties prenantes, comme on dirait aujourd’hui, usagers, riverains, protecteurs de tel ou tel intérêt à long terme. Même quand l’Etat n’est pas directement opérateur, sa culture le porte à protéger les intérêts des industriels. La dictature du PIB sans doute. La tutelle de l’Etat sur les activités qui lui rapportent de l’argent est par nature bien hasardeuse… Les grandes entreprises publiques créées à la Libération, du type EDF, Air France ou Renault, ont bénéficié d’une situation privilégiée, qui ont fini par discréditer les administrations ordinaires dans leur fonction de régulation. Il a fallu créer des autorités indépendantes, dont la légitimité a pu être contestée, pour assurer l’équilibre que la puissance publique ne parvenait pas à obtenir.

L’automobile s’est donc développée sur son image. Elle rend incontestablement des services dans certaines circonstances, notamment en habitat dispersé, mais il n’y a qu’à regarder la publicité intensive pour la voiture à la télévision pour se rendre compte que ce n’est pas un service qui est vendu, mais un statut, une puissance, une position sociale. C’est un rêve qui est proposé, à portée de la main.

Le problème est qu’il faut se réveiller. Ce rêve coûte cher, il n’est pas la bonne réponse à un besoin, dans de nombreux cas. Le réveil est d’autant plus douloureux que le rêve a structuré notre société, nos espaces, nos modes de vie, et qu’il faut revenir sur des avantages que l’on croyait acquis pour toujours.

Urbanisme irresponsable et voitures surpuissantes par rapport à leur usage réel, voilà une situation non durable, mais dont on ne voit pas comment en sortir sans qu’il y ait trop de victimes. Victimes du côté des industries, dont il est question aujourd’hui avec le chômage technique et les vacances forcées, mais aussi du côté des utilisateurs de voitures, qui ont réalisé leur rêve de devenir propriétaire d’un pavillon loin de tout. Il a falloir du temps pour revenir à un mode de vie plus économe en ressources, après l’accumulation d’erreurs et surtout l’ancrage dans les esprits de modèles de comportement et de consommation qui ne peuvent être assumés longtemps. On observe en outre que l’on continue à vendre du rêve là où des marchés nouveaux se manifestent, en Asie et les pays émergents, ce qui ne peut avoir pour conséquence que de renforcer les tensions sur les ressources, dont tout le monde aura à souffrir.

Du rêve, bien sûr il en faut. C’est à la fois une source de plaisir personnel et un moteur pour la société. Mais faut-il stimuler des rêves qui conduisent inévitablement à la déception des rêveurs, et à l’impasse pour la société ? On nous propose de faire des sauts dans l’espace. Un tourisme[3] planétaire, bientôt. N’y a-t-il pas d’autres formes de rêves à proposer, sans effets marquants sur les ressources et tout aussi excitants, tout aussi valorisants ? La culture, populaire ou élitiste, le sport, de masse ou de compétition, voilà des pistes plus durables, même si elles ne sont pas exemptes de tous dangers. Ajoutons-y la bonne bouffe, le bal du samedi soir, l’amour de la nature, le sodoku[4] et les échecs[5], toutes formes de vie sociale non prédatrices, et l’on voit que le rêve peut s’exercer sans dommages pour la planète et ses habitants, les plus faibles d’entre eux étant les premiers concernés par les excès des plus puissants. Offrons à ces derniers d’autres perspectives que le toujours plus, faisons les rêver de tableaux, de musique[6], d’exploits individuels dans la nature. Ce sera plus durable que de les faire rêver du dernier modèle de berline, même propre, qui appartient au monde d’hier. Le développement durable, c’est inventer le monde de demain.


Prochaine chronique : Protection

[1] Progrès, chronique du 02/10/2006

[2] Offre (10/12/2007)

[3] Tourisme (05/02/2006) et n°76 dans Coup de shampoing sur le développement durable (IbisPress)[[4] Sudoku (18/01/2007)

 [5] Echecs (20/03/2008)

[6] Musique (25/07/2006) et n°44 dans Coup de shampoing

 

Publié dans developpement-durable

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