Domestique

Publié le par Bidou

Un mot un peu désuet, qui provoque une certaine nostalgie, que vous voudrez bien me pardonner. Pas la nostalgie des domestiques, au sens de serviteurs zélés qui vous bichonnent, mais d’un discours porté en 1981 par la candidature écologiste aux élections présidentielles. Un des points forts du programme du candidat Brice Lalonde s’intitulait domestiquer l’économie. L’actualité financière remet cette phrase au goût du jour, mais montre aussi ses limites.

Domestiquer l’économie, c’est la mettre au service de l’Homme. Comme il arrive souvent, les instruments que l’on fabrique pour satisfaire un besoin prennent leur autonomie, ou plus exactement leurs créateurs en perdent le contrôle. L’histoire de Frankenstein a popularisé cette mésaventure, mais les exemples sont fréquents. La machine prend le pas sur son inventeur, qui en devient le servant. L’économie est une science au service de l’Homme, pour l’aider à s’organiser et à répondre à ses besoins. Elle a pris son indépendance, et finit par contraindre les Hommes, disait-on. Il faut remettre de l’ordre, et revenir à la hiérarchie première. Vous trouverez là une déclinaison de la dénonciation du productivisme, de la production pour la production, dont la finalité a été oubliée en chemin. La satisfaction des besoins, et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité[1] est devenue un prétexte à faire un PIB dont on ne maîtrise plus le contenu. Alfred Sauvy dénonçait aussi le cheval mangeur[2], progrès technique qui consomme plus que ce qu’il ne procure, si l’on n’y prend garde.

Ce discours est toujours pertinent, mais il oublie la finance[3]. Il y a trois étages à cet édifice : les besoins à satisfaire, l’économie pour produire, et la finance pour permettre aux acteurs économiques de trouver les liquidités nécessaires. Chaque fois, l’étage supérieur est au service de celui du dessous, et chaque fois il s’affranchit et profite de sa position pour gambader loin devant les intérêts qu’il est sensé aider. Le discours anti productiviste (attention à ne pas confondre productivisme et productivité[4]) s’est focalisé sur la production et a négligé la finance, en croyant sans doute naïvement que c’était la même chose. La référence que l’on entend aujourd’hui sur l’économie réelle illustre le décalage entre finance et économie. L’auxiliaire est devenu dominant.

Une bonne illustration en est donnée avec les produits de défiscalisation. Pour drainer l’argent des investisseurs vers une activité donnée, la puissance publique accorde des dégrèvements fiscaux importants. Immédiatement, le nom du ministre à l’origine de l’opération, Pons, Paul, Périssol, Robien, etc. est donné au produit financier qui est mis en vente, car c’est bien un produit financier, de la défiscalisation, qui est mis en vente et non pas des immeubles ou des parts dans une affaire industrielle ou touristique. La réalité physique, le bien matériel, que cet argent permet de créer est vite oublié, alors que c’est en définitive la seule richesse qui compte et perdurera après remboursement des emprunts. Que de mésaventures et de mauvais réveils pour ceux qui ont négligé de regarder la vraie nature des choses.

La finance a donc créé ses propres produits, son propre monde, avec ses crises ordinaires, et les protestations incantatoires sur sa toute puissance. Elle n’est plus domestiquée.

Cette dérive[5] du domestique qui devient le patron n’est pas qu’une histoire de cinéma, elle est fréquente dans la vie réelle, et correspond à une loi aussi implacable que de la loi de la physique selon laquelle tout gaz occupe tout le volume qui lui est offert. Il n’y a donc pas lieu de s’en offusquer, mais de la prendre en compte avec réalisme. Puisque c’est la tendance de l’économie de prendre le pas sur la satisfaction des besoins, de la finance de prendre l’économie réelle en otage, c’est aux institutions, aux règles du jeu que nous nous donnons d’endiguer ces tendances malsaines. Le développement durable commence souvent par des discours, et c’est bien nécessaire pour mobiliser les acteurs. Il doit se traduire en actes, mais aussi en garde fous, en clignotants, en systèmes d’alerte. Le principe de précaution[6] en est un pour les risques[7] physiques, sans doute faudrait-il une formule équivalente pour les risques associés aux conventions qui régissent nos échanges et nos finances.


Prochaine chronique : Echelle 

 



[1] Selon la définition du développement durable proposée dans le Rapport Brundtland, Notre avenir à tous, Editions du fleuve, 1987

[2] Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, PUF, 1956

[3] Finance, chronique du 16/10/2008

[4] Productivité, chronique du 09/07/2006 et n°58 dans Coup de shampoing sur le développement durable, Editions Ibis Press, www.ibispress.com

 

[5] Dérive,  chronique du 22/05/2008

[6] Précaution, chronique du 28/02/2006 et n°57 dans Coup de shampoing

[7] Risque, chronique du 26/06/2006 et n°64 dans Coup de shampoing

Publié dans developpement-durable

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