Vécu

Publié le par Bidou

La définition officielle du développement durable, celle du rapport Brundtland, est très claire : il s’agit de satisfaire des besoins, les nôtres et ceux de nos enfants. La bonne connaissance des besoins est donc bien le point de départ de toute réflexion sur le développement durable. Les besoins eux-mêmes avant la manière d’y répondre, alors que nous sommes souvent fascinés par la recherche de solutions techniques qui finissent par façonner nos sociétés. Il faut prendre du recul par rapport aux manières de satisfaire les besoins, si l’on veut en trouver de nouvelles, plus efficaces, et notamment moins consommatrices de ressources. Une bonne analyse du vécu répond à cette ardente obligation, de manière à ne pas s’empêtrer dans des dédales de solutions techniques qui ont vite fait de montrer qu’elles sont uniques[1], de manière, et c’est bien naturel, à se préserver. Revenons au service réellement rendu, et à la manière dont les intéressés le vivent. Il sera ainsi possible d’élaguer toutes les excroissances, pour ne pas dire les gourmands, qui ont poussé ici et là et font croire qu’ils sont indispensables alors que ce ne sont que des parasites ou des restes de solutions depuis longtemps abandonnées, des buttes témoin en quelque sorte.

Nous avons dans ce blog parlé d’une première approche consistant à privilégier la location[2]. C’est ce qui se passe depuis longtemps pour les photocopieurs, par exemple. Peut-on étendre cette démarche à d’autres objets ? Plutôt que d’avoir une voiture à moi, avec les responsabilités et les ennuis qui vont avec, je préfère en disposer d’une, au coup par coup, quand j’en ai besoin, et dimensionnée à ce besoin. Le vécu s’y oppose parfois, la peur de ne pas trouver la voiture au moment précis où j’en ai besoin. C’est le défi qui est lancé aux opérateurs de voitures en libre service, que de juguler cette peur, en apportant une bonne garantie sur la fiabilité et la qualité[3] du service rendu.

Le recul nécessaire, le retour au vécu, remet souvent en cause des normes techniques, car celles-ci s’appliquent aux manières de faire plutôt qu’aux besoins. Nous voulons du confort, qualité générale résultant d’un ensemble complexe de considérations culturelles et matérielles. Dans l’incapacité de traduire ces exigences en références, les professionnels s’organisent autour de normes[4] techniques, qui définissent la qualité des réponses qu’ils apportent, par nature sectorielles, partielles.

Il arrive que l’on parvienne à définir des standards de vie, plus larges, mais alors ils traduisent le plus souvent les aspirations d’une catégorie sociale, et peuvent jouer des tours une fois transposés dans le vécu d’autres catégories. La diversité culturelle, mise en honneur au sommet de la Terre de Johannesburg, en 2002, s’en trouve malmenée.

La question de la densité urbaine et de l’organisation de l’espace est au cœur de cette problématique. Les grands ensembles apparaissent très denses, côté vécu, alors qu’ils ne le sont guère en termes de chiffres bruts, rapport de la population à la surface au sol. Le mode d’appropriation des parties communes, notamment des jardins, parkings mais aussi les commerces et les services publics de proximité, est aussi important que la surface de chaque appartement. Encore une fois, Edward T. Hall nous éclaire sur ce sujet, avec l’exemple de l’aménagement du West End de Boston, étudié par des sociologues et un psychologue, Marc Fried qui nous dit que le chez-soi  n’est pas seulement un appartement ou un pavillon, mais un territoire où sont vécues certaines des expériences les plus signifiantes de l’existence. Résultat d’un aménagement conçu avec les meilleures intentions du monde par des représentants de classes moyennes : un rétrécissement de l’espace vécu, malgré un agrandissement de la surface de chaque logement. L’espace vital effectif était plusieurs fois supérieur à celui qu’indiquaient les critères d’évaluation de la classe moyenne, fondés sur la seule cellule d’habitation[5]. La rénovation de son quartier a profondément perturbé une communauté d’origine italienne, en cassant l’intimité qui unissait auparavant les espaces privatifs et collectifs. La densité n’a pas de sens en soi, sans référence aux modes de vie. Elle est parfois recherchée, et à haut niveau, dans une recherche d’échanges et de vie sociale, elle est parfois rejetée, dans les périodes de repli, où la cellule familiale est privilégiée. C’est en définitive l’intensité[6] des émotions, du vécu, qui fera la qualité d’un site, habile combinaisons de densités multiples, dont aucune n’a de sens prise isolément.

 
Prochaine chronique : Domestique

 

 



[1] Unique, chronique du 06/12/2007

[2] Location, chronique du 07/03/2006 et n°37 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[3] Qualité, chronique du 02/04/2006 et n°60 dans Coup de shampoing

[4] Voir la chronique Normal 29/08/2006 et n°47 dans Coup de shampoing

 

            [5] Edward T. Hall, La dimension cachée, 1971 aux Editions du Seuil pour la traduction         française.

[6] Intensité, chronique du 08/05/2007

 

Publié dans developpement-durable

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