Générations

Publié le par Bidou

Voici un mot bien classique, dans l’univers du développement durable, souvent associé à futures. Les générations futures sont importantes, mais elles ne doivent pas faire oublier celles du présent. Cela pour deux raisons : Tout d’abord parce qu’elles le méritent, elles ont autant de valeur que les précédentes et que les suivantes, et ensuite parce qu’elles sont le point de passage obligé vers le futur. Le monde de demain se construit chaque jour, et la mobilisation des acteurs d’aujourd’hui se fait notamment en leur parlant de ce qui les intéresse. Le jeu des acteurs est incontournable, tout comme la macro économie et les grands enjeux ne peuvent progresser sans passage à la micro économie et aux comportements quotidiens.

Nos contemporains, donc. Ce sont eux qui détiennent la clé du futur. Rares sont ceux qui s’affichent adeptes de la terre brûlée, qui se moquent de leurs descendants. Ils veulent plutôt bien faire, mais il ne faut pas leur raconter d’histoires.

Prenez les déchets ménagers, par exemple. Il n’y a pas si longtemps, on les envoyait tranquillement dans un trou, du haut d’une falaise, si possible avec un ruisseau au fond.  On brulait sans penser aux dioxines ; vieux pneus[1], piles[2] et médicaments se retrouvaient dans ces décharges avec les restes de pots de peinture au plomb, les débris de thermomètres au mercure, et autres joyeusetés environnementales. Tous ces résidus étaient progressivement entraînés dans les sols, les nappes phréatiques, stockés dans les sédiments, concentrés dans des organismes vivants, parfois très loin de leurs lieux de dépôt. Pas de problème sur le moment, mais une dégradation du milieu, et de sa capacité productive ; une gêne, un coût, et parfois une impossibilité pure et simple pour exploiter telle ou telle ressource, pour installer des logements, un équipement. Le coût est reporté sur les suivants, en aval au sens géographique du terme, ou aux générations futures. Au début, le monde est vaste, on ne s’alerte pas de cette destruction du potentiel des milieux. Il suffit d’aller un peu plus loin, de laisser tomber telle source et d’aller capter la suivante. Le progrès[3] technique permet aussi de corriger les défauts les plus voyants. Et on continue, et on arrive aux limites de ces pratiques, dont les dégâts apparaissent chaque jour plus lourds. Fini les décharges, sauvages ou civilisées, à partir de maintenant, on va traiter les déchets proprement. Jusqu’ici tout va bien, mais ça va vite déraper. On nous a dit que ce traitement, avec tri et collecte sélective, va nous faire faire des économies, et chacun voit sa facture, sa taxe pour les ordures ménagères, multipliée par 5 ou 10. Belle économie ! Comment faire comprendre que les efforts demandés, les changements dans les habitudes, allaient nous coûter si cher ! Personne ne comprend plus rien, si ce n’est que l’environnement, ça coute un max !

Deux évènements se sont produits à la fois. Le premier est la décision d’arrêter de rejeter les déchets dans la nature. Nous décidons ainsi d’assumer nous-mêmes le prix de nos rejets, au lieu d’en faire cadeau aux générations futures. Ce premier évènement coûte beaucoup plus cher, dans l’immédiat. Il est intéressant, car la dépense est à comparer au coût de la dégradation, bien plus lourd. Mais il faut payer tout de suite, en argent sonnant et trébuchant, ce qui était différé et diffus. Une économie réelle qui se traduit par une augmentation des charges, tout simplement pour ne pas gruger nos descendants, et payer pour nos propres dépenses. Deuxième évènement, le tri, la récupération, la valorisation des déchets. Nous entrons là dans une ère nouvelle, dans une logique d’efficacité industrielle. Ces déchets représentent une ressource, qu’il convient d’exploiter. Les produits qui en seront tirés entreront dans les comptes en positif, ils feront donc faire des économies. Ce second évènement, souvent mis en avant pour afficher une baisse des couts, n’a en réalité qu’apporté un bémol, une atténuation à l’évolution générale. Finalement, ce n’est pas si compliqué que ça : d’abord, on paye le prix réel de nos déchets, bien supérieur à ce que l’on payait avant, en ensuite, on essaye de maitriser ces coûts, pour éviter qu’ils ne s’envolent vraiment.

Aujourd’hui, la mer[4] est source d’inquiétudes multiples. Son formidable potentiel semble avoir été atteint par des prélèvements inconsidérés, la destruction de milieux exceptionnels, l’envoi régulier d’effluents pollués, des rejets des villes ou de l’industrie. Tout envoyer à la mer ne coûte pas cher, ce seront les générations futures qui paieront. Nous dégradons leur capital[5], au moment où la population mondiale arrive à son maximum probable, et où chaque être humain exige un minimum de dignité. Quel héritage ! Nous avons-nous-mêmes reçus de nos parents les sols pollués par la révolution industrielle, les milliers de petits sites où l’on a manipulé sans précaution des hydrocarbures et des produits chimiques. Il faut inventorier ces sites, les traiter le cas échéant, sans que l’on sache précisément à qui l’on doit cette obligation de faire le ménage.

L’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) annonce le montant de 1000 milliards de dollars pour démanteler les installations nucléaires actuelles. Une somme qui semblait astronomique, irréelle, mais dépassée aujourd’hui par celles évoquées pour la crise financière. Mais il ne s’agit dans ce cas que de garanties, de sommes que l’on compte bien ne jamais dépenser, alors que pour le nucléaire, ce sont des travaux ordinaires, programmés dès lors que l’on met en œuvre ces technologies. Le nucléaire est un secteur très concentré et très visible, observé et surveillé de près. Que dire des autres secteurs, modestes et diffus, mais qui n’en rejettent pas moins des quantités de substances dont on retrouve des traces aux pôles et les endroits les plus reculés ? Un économiste de la Deutsche Bank, Pavan Sukhdev, cité dans le journal Le Monde du 21 octobre dernier, situe la perte annuelle de services rendus par la nature du fait des dégradations entre 2 000 et 5 000 milliards de dollars.

Payer nous-mêmes pour les dépenses que nous occasionnons est chose normale, mais il faut expliquer que le juste prix se calcule sur le cycle de vie d’un produit. Les taxes[6] sur les produits électriques, la taxe pique-nique aujourd’hui abandonnée, les droits à polluer, illustrent la montée en puissance de cette économie de l’aval : il faut que cette responsabilité entre naturellement dans les mœurs des générations actuelles.


Prochaine chronique : Vécu

·         [1] Pneu, chronique du 16/02/2006 et n°54 dans Coup de shampoing sur le développement durable (éditions Ibis Press, www.ibispress.com)

  • [2] Pile, chronique du 01/01/2008)

·         [3] Progrès, chronique du 02/10/2006

  • [4] Mer, chronique du 24/07/2008

·         [5] Capital, chronique du 22/02/2007

·       [6] Taxe, chronique du 20/11/2006 et n°72 dans Coup de shampoing

Publié dans developpement-durable

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