Parapluie

Publié le par Bidou

Nous sommes en pleine confusion. J’entends à la radio que le principe de précaution[1] est la cause de tous les maux. En son nom, toute prise de risque[2] est repoussée. La simple évocation d’un risque juridique serait à l’origine de nombreux blocages. Médecine, alimentation, transports scolaires, dès que la santé ou la sécurité sont en jeu, alors on ne fait plus rien, la société est tétanisée. C’est la faute au principe de précaution !

Que ce principe ait été mal nommé devient ainsi une évidence, tant sont nombreuses ses mauvaises interprétations. Qu’il soit aussi gênant, et par suite attaqué de mille manières, semble aussi avéré. Que les organes d’information ne fassent pas beaucoup d’efforts pour recadrer le débat est une troisième constatation. Il n’empêche que c’est bien aux porteurs du développement durable de faire avancer leurs idées, et qu’il leur revient de prendre à leur tour leurs précautions pour éviter toute dérive, ou du moins ne pas les faciliter. Ce ne sont pas les ennemis du développement durable, les adeptes d’un progrès[3] qui, de toute façon, résoudra tous les problèmes,  qui le feront. Ils ont beau jeu, au contraire, de faire passer le principe de précaution pour le principe du parapluie.

Les spécialistes du développement durable ont créé leur propre vocabulaire, leur code de communication. Grave erreur ! Ils auraient du faire l’effort de ne n’utiliser que les mots courants, avec leur sens courant. Le développement durable ne s’adresse pas à des spécialistes. Même s’il en faut, nous savons que l’objectif est bien de mobiliser toute la société, et que ce n’est pas avec des subtilités de langage que l’on y parvient. Prendre un mot courant, comme précaution, et lui donner un sens très précis, différent de celui que le commun des mortels lui donne, est une erreur grossière de communication. Rappelons-le, la précaution au sens du principe est l’attitude à adopter quand on est en face d’un risque potentiellement grave et irréversible, et que l’on apprécie mal. Elle incite à geler certaines initiatives, mais à en prendre d’autres, comme activer des recherches pour sortir du doute. Il s’agit de favoriser la prise de risque en fixant des règles du jeu pour éviter que ne soient pris par la société des risques susceptibles de la mettre en danger. C’est un principe d’action, et non un frein. Oui aux risques maîtrisés, non à l’aventure.

Il n’empêche que cette maladresse de communication est bien exploitée. Assimiler précaution et parapluie, dans un monde qui évolue sans cesse, un monde où nous devons collectivement relever de nombreux défis pour faire vivre convenablement 9 milliards d’êtres humains d’ici une génération, alors que l’on a aujourd’hui du mal à en faire vivre 6, est une bonne manière de le condamner. Le développement durable est une affaire d’entrepreneurs, de découvreurs, certainement pas de l’attentisme et du retour à un passé mythique où tout allait forcément mieux que maintenant. La prise de risque est une des composantes du développement durable, tout comme la responsabilité. C’est l’inverse du parapluie. Et le principe de précaution est la traduction opérationnelle, parfois délicate, bien sûr, du besoin d’encadrer les processus d’innovation. Il y a bien des adeptes du développement durable nostalgiques du bon vieux temps, qui ont tôt fait de sortir le principe de précaution au moindre changement dans leurs systèmes de référence. Tout changement comporte un risque, et l’usage abusif du principe de précaution conforte les résistances au changement, alors que celui-ci est inévitable et qu’il vaut mieux le construire soi-même que le subir. Il y a encore beaucoup de travail d’information à faire au sein même des troupes du développement durable.

Ne comptons pas trop sur ce point sur les professionnels de l’information générale. Par définition, ils sont tenus d’utiliser les mots du langage courant, les messages doivent être brefs et de compréhension immédiate. Leur risque à eux, ce serait de ne pas être compris. Leur mission est de relayer des informations et des débats, et les cadrages de vocabulaire, même s’ils sont essentiels à la compréhension d’un sujet, seraient des préalables qui retarderaient l’arrivée au cœur dudit sujet. Les avancées ne peuvent donc qu’être limitées, par touches et accumulation de messages.

Lutter contre une fausse évidence, du type précaution = parapluie, ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de dénoncer un amalgame mensonger pour y mettre fin. Encore un défi à relever sur la voie du développement durable !


Prochaine chronique : Finances, bien sûr, toujours à bla pointe de l'actualité

[1] Précaution, chronique du 28/02/2006 et n°57 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[2] Risque, chronique du 26/06/2006 et n°64 dans Coup de shampoing

[3] Progrès, chronique du 02/10/2006

 

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