Prétexte

Publié le par Bidou

Le mot est chargé. Il représente des mauvaises raisons pour s’ingérer dans une affaire, pour s’occuper d’une chose qui ne vous regarde pas. Il est associé à mauvais. Peut-il y avoir de bons prétextes ? Des prétextes légitimes pour aborder en biais une affaire compliquée qu’il convient de ne pas attaquer de front. Le développement durable nous invite à quitter les approches linéaires, où un objectif éluderait tous les aspects collatéraux, au profit de raisonnements systémiques[1], intégrant les interférences entre les phénomènes, certaines souhaitables et d’autres défavorables. Les effets secondaires peuvent parfaitement, dans cette logique, devenir une porte d’entrée pour aborder telle ou telle politique, tel ou tel projet. L’agriculture[2] offre une excellente illustration de cette constatation : les politiques environnementales auront un impact peut-être plus fort sur l’agriculture que les politiques agricoles affirmait un directeur de l’Agriculture à l’OCDE. Il est vrai que la protection de la ressource en eau, dont l’agriculture est à la fois un gestionnaire indirect et le principal utilisateur, est plus qu’un prétexte pour  intervenir sur les modes d’exploitation. Les effets secondaires, induits, sont parfois durement ressentis, et donnent de bonnes raisons pour remonter aux causes, et mettre son nez dans les affaires des autres. Les autres[3] en question peuvent se sentir agressés par ce qu’ils vivent comme des ingérences, et il y a parfois des incompréhensions, que le développement durable nous amène à surmonter. Des intérêts liés doivent être abordés par l’ensemble des personnes concernées, actives ou passives, responsables ou simples victimes. Les coopérations qui en résultent peuvent être très positives, comme l’exemple des eaux potables de Munich le montre : un contrat avec les agriculteurs des zones de captage permet d’éviter tout traitement de ces eaux. Les agriculteurs comme les Munichois sont gagnants.

Cette propension à se mêler des affaires des autres est une grande constante de l’environnement. Le concept même d’étude d’impact, aujourd’hui étendu à tous les domaines, est d’ailleurs né pour l’environnement. Celui-ci est en effet concerné par tout un tas de projets, montés au nom du tourisme, des usines, des routes et autres grandes ambitions d’aménagement. On retrouve ce constat avec le Grenelle de l’Environnement. Si l’on regarde de près comment ça se passe, on retrouve deux caractéristiques intéressantes : d’une part, les thèmes abordés sont tous azimuts, l’ensemble de l’activité économique, la santé, le logement, les loisirs, l’énergie, les impôts, l’école, tout y passe. Ce n’est pas en faisant une politique à part d’environnement que l’on gagne, mais en instillant de l’environnement partout, en faisant en sorte que les autres politiques intègrent l’environnement. D’autre part, il s’agit avant tout d’un d’organiser un jeu d’acteurs. Politiques, fonctionnaires, industriels, banquiers, syndicalistes, associations d’environnement et autres, scientifiques et experts en tous genres, chacun s’est trouvé associé à la démarche. Le Grenelle, c’est une opération de confrontation de points de vue, de mise en relation, de mise en situation des acteurs pour avancer ensemble. Ce sont des domaines où il est rare qu’une catégorie d’acteurs puisse avancer seule. Il faut changer la nature des relations, il faut apprendre à partager les charges et les bénéfices, et ce n’est pas toujours commode quand on se méfie des autres, et surtout quand les charges sont bien visibles et les bénéfices, même somptueux, diffus et étalés dans le temps. Chacun est dans le champ de l’autre, inévitablement de par la nature même de l’environnement. L’air pollué, le bruit, les eaux de surface et souterraines, les oiseaux, ne connaissent pas les limites de propriété ; la qualité d’un paysage, la richesse biologique et la productivité marine sont des capitaux collectifs, sur lesquels l’action de quelques uns peut être fatale.

L’environnement offre donc de merveilleux prétextes pour fouiller dans les affaires du voisin. Il peut devenir aussi un instrument de protectionnisme. Quelques règles de savoir vivre s’imposent donc, pour qu’il ne devienne pas un instrument abusif de contrôle ou d’exclusion, et qu’au contraire il provoque des coopérations fructueuses. Le développement durable, c’est forcément une culture du vivre ensemble.


Prochaine chronique : Hors-la-loi

[1] Voir la chronique Système (02/04/2007

[2] Agriculture (08/05/2008)

[3] Les autres (02/08/2007

 

Publié dans developpement-durable

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