Apparences

Publié le par Bidou

Les apparences sont trompeuses, c’est bien connu. Elles permettent de s’abstraire des réalités, de vivre sur des illusions[1], ce qui entraîne souvent des réveils désagréables. Nous avons déjà largement parlé du PIB et des autres indicateurs, supposés nous informer sur notre bonne santé économique, avec toutes les impasses et les fausses certitudes que ce type d’information peut donner. Les labels[2] sont aussi une partie visible d’un iceberg, bien utile pour repérer certaines qualités, mais qu’il serait bien dangereux de prendre pour argent comptant. L’apparence délivre bien sûr des informations utiles, mais il faut aller dans l’épaisseur[3] des choses. Il faut comprendre comment elles fonctionnent, et entrer dans la complexité des systèmes. La vie politique, devenue un spectacle comme chacun sait, et où la communication joue un rôle de plus en plus net, nous donne une occasion d’illustrer les dangers des apparences.

Nous venons de modifier notre constitution. Objectif affiché : donner plus de poids au Parlement. Très bien, mais la donne a été changée depuis longtemps, par une simple loi de calendrier. Le couplage des élections présidentielles et législatives, combiné avec l’inversion de l’ordre chronologique des élections, provoque une dépendance très forte de l’Assemblée vis-à-vis du président, et tous les efforts pour redonner de la liberté de manœuvre aux députés ne sont qu’apparences, puisqu’ils sont dans les faits inféodés au président. Le premier débat politique qui arrive dans le calendrier après 5 années devient naturellement le principal, les autres en découlent : l’élection des députés est déterminée par leur position par rapport au président fraîchement élu, ce qui affaiblit singulièrement le caractère parlementaire du régime.  C’est dans cette logique qu’il a pu être envisagé un instant de supprimer le poste de Premier ministre.

Autre apparence trompeuse dans notre vie politique : le mode de scrutin majoritaire, avec l’objectif avoué de trouver des majorités dans les assemblées, même si elles n’existent pas dans le corps électoral. Peu importe que l’image[4] de la société soit déformée, l’existence d’une majorité serait la garantie d’un régime stable, qui peut prendre des décisions et gouverner pleinement. Bien sûr, il faut permettre à un gouvernement de gouverner, mais est-ce la bonne méthode ? Un régime bipolaire est terriblement appauvrissant, parce qu’essentiellement défensif. Il conduit à l’absence de prise de risque, puisque pour gagner, il suffit de ne pas perdre. Il conduit l’opposition à dénoncer toute initiative innovante, en jouant sur la peur du changement, pour tenter de déstabiliser la majorité, sans pour autant avoir de solution alternative. Dans chaque camp, les forces vives, imaginatives, sont muselées, les petites formations par qui l’innovation arrive le plus souvent, celles qui peuvent se permettre de prendre des risques, sont marginalisées voire muselées quand les grandes échéances approchent. Le résultat est une vie politique décalée des réalités, avec des mesures le plus souvent prises en période de crise, sous la pression de la nécessité. La sérénité et l’imagination, bien nécessaires pour trouver ensemble des réponses innovantes, sont alors bien absentes. La bonne gouvernance, moteur du développement durable, ce n’est pas que pour les entreprises et les petites collectivités, c’est aussi pour les états. Les institutions et les modes de représentation doivent permettre et même favoriser l’effervescence des idées et la créativité au lieu de l’enfermer dans des choix convenus, et hérités d’un cadre étroit et désuet.

Sortir de la bipolarité est une source de dangers, dans une France aux accents gaulois notamment. Il serait hasardeux de changer de régime sans précautions. Il faut élaborer des procédures d’arbitrage et de sortie de crise, pour éviter la paralysie et l’enlisement dans des débats sans fin. Certaines sont institutionnelles, d’autres relèvent de la répartition des pouvoirs, de leur indépendance dans les faits, au-delà des apparences. Une presse et des observateurs véritablement critiques, c'est-à-dire bénéficiant du recul, de la distance sans lesquels les appréciations sont inévitablement faussées, sont également une des conditions pour sortir d’un conformisme politique bien éloigné de l’esprit du développement durable. Le conformisme conduit à des formes de conservatisme, alors que le développement durable nous incite à explorer des futurs inédits, à tenter les expériences sociales et technologiques sans lesquelles nous ne pourrons pas relever les défis qui nous attendent : bien vivre à 9 milliards d’humains sur notre planète, chacun bien dans sa peau.

Un débat politique en marge des réalités, dans un monde fictif imaginé sur mesure pour ne pas troubler un spectacle devenu traditionnel, ne peut que préparer un réveil douloureux, quand les apparences exploseront sous la pression des faits. La bonne gouvernance des états impose une réflexion sur les conditions à remplir par leurs institutions pour favoriser le cheminement vers le développement durable, ou du moins ne pas le freiner. Un audit des institutions au filtre du développement durable serait plein d’enseignements, et permettrait d’aller au-delà des apparences. Avec dans l’immédiat, des études d’impact développement durable sur les réformes institutionnelles qui se préparent.


Prochaine chronique : Prétexte

[1] Illusion, chronique du 07/05/2006

[2] Label (15/09/2008)

[3] Epaisseur (20/08/2007)

[4] Image (05/03/2007)

Publié dans developpement-durable

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