Incertitude

Publié le par Bidou

Un mot bien inconfortable. Rien de pire que de na pas savoir où l’on va, de quoi demain sera fait. Les fluctuations du prix du pétrole sont bien plus difficiles à gérer que le haut niveau en soi. A que ce serait bien de tout planifier, d’intégrer dans ses projets des données sures, même si elles sont porteuses d’exigences. L’incertitude sur la conjoncture fait baisser la bourse au moins autant que les catastrophes.

Le problème est que l’incertitude est notre avenir. Demain sera très différent d’hier, et la construction d’un monde durable entraîne des changements profonds dont nous ignorons largement les conséquences. Un monde en devenir, c’est un monde incertain, par définition, car si nous pouvions le décrire, nous l’enfermerions dans un cadre rigide, et freinerions la créativité des acteurs. Le développement durable, c’est justement la stimulation de cette créativité. C’est accepter l’incertitude, et se doter des moyens de vivre avec, et même d’en tirer parti.

L’incertitude nous conduit à prendre des risques[1], à faire des paris. La société, encore imprégnée, et c’est bien normal, des modes de pensée et de la culture dont elle a hérité, est souvent démunie quant à la manière de les apprécier. Faut-il soutenir cette prise de risque, porteuse de progrès potentiels, ou bien les bloquer, ou encore attendre et ne rien faire ? C’est que le risque et l’innovation sont à la fois portés aux nues et rejetés. Portés aux nues le plus souvent après coup, quand ils ont fait leurs preuves, quand le succès est au rendez-vous. Une attitude d’extrême prudence, qui ressemble peut-être à de la précaution[2] mais qui n’en est pas du tout, au sens du développement durable. La précaution n’est pas là pour freiner la prise de risque, mais bien au contraire pour l’encourager et la faire prendre en charge par l’ensemble de la société. Il faut pour cela l’encadrer, car si la société exprime sa solidarité avec les entrepreneurs qui s’exposent, elle ne doit pas pour autant devenir l’otage d’aventuriers qui l’entraîneraient dans des chemins trop dangereux. Le principe de précaution donne une ligne de conduite pour naviguer dans l’incertitude, et non pour rester sagement au port en attendant que la fée certitude se manifeste, ce qu’elle ne fait jamais.

Soutenir les innovateurs, accepter de partager les risques qu’ils prennent, tout en gardant la maîtrise du risque, voilà une bonne manière d’avancer vers le développement durable. Une activité spécifique existe, pour accompagner la prise de risque. C’est l’assurance[3]. Bien sûr, elle doit couvrir les risques bien connus, les aléas de la vie, tout en responsabilisant leurs clients. Trop souvent l’existence même de l’assurance laisse penser que l’on peut prendre des risques inconsidérés, que l’on peut négliger certaines précautions, au sens populaire du terme. Solidarité, mutualisation des risques, mais dans un cadre de responsabilisation des acteurs.

Les sociétés d’assurance doivent aller plus loin, et accompagner la prise de risque nécessaire à l’innovation. Innovation technologique ou innovation sociale, les deux genres sont aussi importants l’uns que l’autre.

Prenons un exemple. Ce blog a déjà évoqué un mot barbare, l’économie de fonctionnalité, dans le billet Location[4]. Il s’agit de privilégier un mode d’accès aux services qui n’exige pas la possession de tout un équipement ou un matériel, notamment par la location, des abonnements à des sociétés qui rendent directement le service recherché. L’acquisition d’un matériel nous enferme le plus souvent dans une solution unique, car il faut bien l’amortir, alors qu’en achetant le service, il est possible d’optimiser à chaque fois la manière de le rendre. Cette transformation est déjà engagée, mais ne peut se développer sans une adaptation des dispositifs d’assurance, souvent fondés sur la propriété des équipements. Voilà un exemple d’innovation d’ordre sociétal. Pour les innovations techniques, parlons du bâtiment, qui devra diviser par deux ses consommations d’énergie d’ici quatre ans, et encore plus quelques années plus tard. Cette rupture avec les pratiques existantes passe par le recours à des techniques nouvelles, à des matériaux nouveaux. Comme il faut faire vite, toutes ces nouveautés ne pourront être testées en vraie grandeur et dans la durée avant de se diffuser largement. L’incertitude est donc au rendez-vous, même s’il est possible de la réduire avec des expertises express telles que celle que le Centre scientifique et technique du bâtiment[5] vient de mettre en place.

La sécurité apportée par l’assurance et l’incertitude que comporte l’innovation, sont appelées à vivre ensemble, à trouver un langage commun, des règles du jeu pour progresser. A défaut, la paralysie nous guette ; le statu quo est toujours gagnant quand l’incertitude nous tétanise, et c’est souvent la pire des solutions. En tous cas, ce n’est pas le fil de l’eau, le business as usual, qui nous fera avancer vers le développement durable. Il nous faut s’organiser pour la prise de risque, pour que l’incertitude soit, comme le stress quand il est maîtrisé, un facteur de dynamique, un moteur pour l’action, et non une bonne raison de ne rien faire.


Prochaine chronique : Voile

[1] Risque, chronique du 26/06/2006 et n°64 dans Coup de shampoing sur le Développement durable (www.ibispress.com )

[2] Précaution, chronique du 28/02/2006 et n°57 dans Coup de shampoing

[3] Assurance, chronique du 24/08/2006 et n° 1 dans Coup de shampoing

[4] Location, chronique du 07/03/2006 et n°37 dans Coup de shampoing

[5] Le Pass’innovation a été présenté le 2 juillet dernier par le CSTB (www.cstb.fr )

Publié dans developpement-durable

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