Chèque

Publié le par Bidou

S’il est un domaine où le bois[1] n’a pas une bonne réputation, c’est bien celui des chèques. Il est toutefois moins embarrassant que le chèque ne blanc que nous tirons chaque jour : chaque fois que nous reportons une dépense, ou un choix douloureux, à demain, c’est un chèque en blanc que nous tirons, un chèque qui devra être payé par nos enfants. Certains penseront que ce sont nos héritiers, que nous leur donnons bien assez et que nous pouvons et bien se permettre de leur laisser aussi quelques dettes, comme nos parents nous ont laissé les sols pollués de la révolution industrielle. Tirer des chèques pour investir, et laisser aux générations futures un capital productif supplémentaire, voilà une attitude durable. Mais laisser des déchets nucléaires quasi éternels, des sédiments marins chargés de métaux lourds, et un climat fortement dégradé, revient à signer des traites, des billets à terme, qui devront être honorés durablement, si l’on ose dire, par nos descendants. Les déficits publics sont alarmants[2], mais ce ne sont que des comptes en monnaie. Que dire des comptes en matières, en capacité de renouvellement de la capacité de production de la planète ?

Chaque dégradation de la planète, chaque ressource extraite est une forme de chèque signé aujourd’hui, et qui devra être payé plus tard. Le problème est que nous ne savons pas à combien il se montera. Ne sommes-nous pas en train d’acheter au prix d’or des ressources dont on ne fait qu’un usage bien médiocre, et dont nous pourrions même parfois se passer ? Le chèque en blanc prend aussi la forme de modes de vie, des habitudes de consommation, des organisations sociales et territoriales fortement prédateurs, non durables dans tous les sens du terme, et dont nous aurons bien du mal à se sortir quand il faudra l’honorer.

La nature est bonne fille, elle nous prodigue ses largesses, mais avec ses propres règles, qui souvent nous agacent. Le soleil, le vent, les marées, la richesse biologique des milieux naturels, le froid, le rythme des saisons, voilà un capital formidable, mais qu’on ne peut exploiter sans en comprendre les lois et en s’y soumettant, ce qui est fâcheux. L’Homme n’est-il pas le roi de la création, après tout ? Pourquoi se soumettrait-il à ces lois qui ne sont pas les siennes ? C’est ainsi que la capital nature est bradé, ressources non renouvelables et capacité de renouvellement des autres. L’exploitation minière des sols agricoles les a appauvris et parfois stérilisés ; les océans sont menacés par la disparition d’espèces régulatrices comme les requins[3], ou bien par la prolifération d’algues qui pompent tout l’oxygène disponible et stérilisent les secteurs les plus sensibles de la mer, ceux de la reproduction des poissons.

Quel chèque permettra de payer la reconstitution du stock de poissons des profondeurs[4], d’ores et déjà gravement atteint, ou encore le repeuplement de la mer Méditerranée en thons rouges, quand le dernier d’entre eux aura été pêché ?

Nous oublions de signer les chèques quand nous prélevons des biens considérés comme gratuits, alors qu’ils ont un prix. La facture arrivera quand même, à payer par nos héritiers. Rien changer, ou prendre des décisions qui couteront plus cher demain, c’est tirer des chèques sur l’argent des autres. Est-ce bien durable ?

 



[1] Bois, chronique du 26/10/2006

[2] On pourra sur ce point se reporter au mot Faillite (24/09/2007)

[3] Requin, chronique du 07/04/2008

[4] Voir à ce sujet la note Grenadier (chronique du 09/11/2006 et n°29 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com

 

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