Céréales

Publié le par Bidou

Depuis que l’on utilise des céréales pour faire rouler les voitures, leur prix s’est envolé. Le bio carburant, ou l’agro carburant pour reprendre cette nouvelle appellation légitimement critique, serait coupable de détourner de l’alimentation de nombreuses terres agricoles, ce qui entraîne une pénurie de denrées alimentaires.

C’est vrai qu’il va falloir faire attention. Demander à la terre de fournir à la fois, et subitement, dans des délais record, de la nourriture, de l’énergie, des matières premières et de la diversité biologique, c’est être bien exigeant. Cela crée inévitablement des tensions, nées de la concurrence entre les destinations des sols. Ceux-ci, non seulement ne sont pas infinis, mais en plus se dégradent, et voient leur productivité affectée par de nombreux phénomènes d’érosion, d’acidification, de pollution et d’appauvrissement, tout comme la mer, mais là, c’est une autre histoire.

Rien d’étonnant dans ces conditions qu’une pression accentuée d’une de ces utilités ne se répercute durement sur les autres. Les déséquilibres sont en général encore renforcés par des phénomènes multiplicateurs, tels que la spéculation, le stockage, etc.

Il ne faut pas pour autant se contenter d’une analyse primaire, il est trop facile d’hurler avec les loups. Les agro carburants ont leur part de responsabilité, et la hausse rapide des prix pétroliers en est un déclencheur évident. Il y a d’autres phénomènes, et en particulier le développement de nouvelles habitudes alimentaires. La calorie animale est beaucoup plus exigeante que la calorie végétale. Le rendement de la transformation varie selon les espèces, du poulet au bovin. Pour ce dernier, c’est un facteur 8 qui s’interpose entre la production primaire, sans rien ajouter, et la calorie disponible dans votre cuisine[1]. Il faudrait 8 fois plus de surface à cultiver pour rendre le même service, l’alimentation, avec la filière bovine, pour un bon steak par exemple, que pour du pain. A l’époque où l’on se soucie de l’empreinte écologique, de la surface[2] nécessaire pour faire vivre dignement un être humain, ce facteur 8 a de quoi faire réfléchir.

Des sociétés traditionnelles s’en étaient bien rendu compte, et ont su parfois faire preuve de sagesse. Jared Diamond nous raconte[3] l’histoire des habitants de Tikopia, une toute petite île du Pacifique, qui a du vivre en autarcie pendant trois mille ans. Après avoir éliminé de leur régime alimentaire, par un excès de prélèvement, les oiseaux et certains poissons, ils avaient développé l’élevage du porc. Leur population a augmenté, et avec elle les besoins, et ils se sont aperçus qu’il fallait cinq kilos de légumes pour faire 500 grammes de porc, lesquels étaient finalement réservés aux chefs. Ceux-ci ont pris la décision historique, en 1600, de tuer tous les porcs, pour améliorer le rendement alimentaire de leur surface vitale, ce qui a permis aux Tikopiens de surmonter le défi alimentaire sur leur petit bout de terre loin de tout contact avec l’extérieur.

C’est un peu l’inverse que l’on observe aujourd’hui. Les grandes concentrations urbaines que l’on voit croître sous nos yeux dans de nombreux pays s’accompagnent de la diffusion de nouvelles habitudes nutritionnelles. L’exode rural massif vers les villes modifie profondément la demande en produits alimentaires, et accentue la pression sur les sols dont une partie, pas la plus productive mais quand même productive, est abandonnée. Chacun semble s’accorder sur le caractère irréversible de cette croissance des villes au détriment des campagnes. En voilà une conséquence directe pas très « durable ». Il est bien sûr possible de lutter contre cette évolution des régimes alimentaires, mais il faudrait pour cela le vouloir et y mettre les moyens. Entre temps, on observe chez nous, en France, que le mouvement vers les grandes villes n’est plus ce qu’il était, que les campagnes se repeuplent. Même si les nouveaux ruraux sont bien différents des anciens, leurs aspirations et leurs modes de vie ne sont pas les mêmes que ceux de urbains. Le jardin potager n’est pas loin.

Les crises alimentaires dans les pays du Sud montrent les méfaits de l’abandon des campagnes et de leur production de subsistance. Il y aura peut-être des surprises dans les mouvements démographiques des prochaines années.

Il faut donc amener nos concitoyens à adopter des régimes alimentaires plus vertueux. Coup de chance, les régimes vertueux pour la planète le sont en général aussi pour notre corps et sa bonne forme. Ils vont souvent à l’encontre d’envies que l’on a du mal à réprimer, mais chacun sait qu’il faut faire à cet égard preuve de volonté. Il faudrait pour obtenir des résultats significatifs que l’on aille au-delà des déclarations défensives, du type ne pas grignoter, qui accompagnent les tentations vers le sucré et le gras. Il faut rendre valorisants les régimes respectueux de la planète, il faut que la bonne bouffe, celle qui vous pose dans les salons, qui vous rend moderne et dans le vent, soit celle qui satisfait notre faim, vous donne du plaisir, et respecte votre organisme, tout ça au moindre coût environnemental, en prélevant le moins possible de ressources, et en provoquant le moins de rejets. Comme ce n’est pas chacun d’entre nous qui va calculer le poids écologique de notre bouffe, il serait bon que ce soit les professionnels qui le fassent, et nous proposent de bonnes réponses à nos questions. Moins de viande, c’est plus de produits végétaux, à combiner habilement, à diversifier, à assaisonner, à cuisiner sans consommer trop d’énergie. Chouette, il va y avoir du nouveau en cuisine, et des saveurs originales à découvrir !


Prochaine chronnique : Mode 

 


[1] Cuisine, chronique du 12/10/2006  et n°17 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com

[2] Surface, chronique du 15/11/2007

[3] Dans Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006 pour l’édition française

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