Choc

Publié le par Bidou

Nous vivons un troisième choc pétrolier. L’envolée du prix du pétrole et son impact sur les activités humaines nous renvoie à ces périodes difficiles, que nous avons vécues par deux fois dans le courant des années 1970. Au dernier trimestre 1973, tout d’abord, en prolongement de la guerre du Kippour,  ou le cours du baril s’est trouvé multiplié par 4 du jour au lendemain, en quelques semaines plus précisément. Passant de 3 à 12 $ de baril, avec une pointe à 18. Ensuite en 1979, avec la chute du Shah d’Iran, ou le prix n’a été que multiplié par 2, de 13 à 26$, mais avec des soubresauts à 35 et même 40 $, et une rechute avec la guerre Iran-Irak, l’année suivante.

Ces chocs, et notamment le premier, nous ont surpris. On nous a conseillé de mettre un pull-over pour baisser nos thermostats, et la première réglementation thermique pour nos logements est née de ce coup de tonnerre dans un ciel que nous pensions rester éternellement bleu. Les deux chocs étaient liés à des conflits armés, à des affaires de géopolitique. Une fois les crises, ou leurs paroxysmes, passés, les choses redevenaient normales. Le contre-choc venait montrer que ce n’était somme toute qu’un mauvais moment à passer, et qu’il valait mieux gonfler ses réserves pour tenir les quelques semaines sensibles, plutôt que de changer nos habitudes. Les chocs sont conjoncturels, dit-on dans les milieux informés, et non structurels. Ils ne changent rien en profondeur. Ceux qui ont cru devoir changer, investir dans de nouvelles technologies comme les maisons solaires, en ont été pour leurs frais. Finalement, les intérêts des grands pays producteurs et de leurs principaux clients sont liés, on finit toujours par trouver un arrangement, après quelques parties de bras de fer et autres prises d’otages. C’est une manière un peu brutale de négocier[1], mais on ne peut pas toujours l’éviter. On finit par trouver un arrangement, car le problème n’est pas physique, il ne s’agit pas de la disponibilité matérielle de la ressource, mais de conflits d’intérêts et de décisions humaines.

C’est pour cette raison que le mot choc peut être trompeur. Le phénomène que nous connaissons aujourd’hui n’est pas de même nature. Il y a bien sûr toujours des questions d’intérêt, et le jeu des acteurs reste important, mais le contexte est radicalement différent. Nous étions sur un fond d’abondance[2], nous sommes aujourd’hui dans un climat de pénurie, avec une demande en forte croissance du fait de l’arrivée dans la société de consommation de quelques milliards de Chinois et d’Indiens, et de bien d’autres populations qui vivaient jusque là dans un état d’extrême pauvreté. Un choc n’est que momentané, il laisse des traces mais finit par se résorber. Si l’on associe les mots choc et conjoncturel, alors il faut trouver un autre terme pour décrire l’envolée actuelle du cours du pétrole. Il y aura peut-être, du fait des phénomènes spéculatifs et des conflits, des mouvements de yo-yo, mais la tendance de fond semble irréversible.

Pourtant, les tensions[3] auxquelles nous sommes soumis provoquent des réactions parfois bien utiles. Nous avons vu que les réglementations thermiques sont nées en réponse au premiers choc pétrolier, et les industriels ont mis sur le marché des matériels plus sobres. L’effort n’a pas été trop long, il n’a pas fallu aller chercher dans les réserves pour se sortir d’affaire. Aujourd’hui, ce sera plus long, plus compliqué. Il faut des remises en cause plus profondes, et on parle de ruptures technologiques. Des énergies de substitution montent en puissance, et une recherche exigeante d’économies a remplacé la chasse au Gaspi,  amorce sympathique d’une politique de sagesse énergétique. Mais curieusement, ce n’est pas la disponibilité de l’énergie qui est le point dur. L’envolée des prix de l’énergie est une aubaine, car elle provoque et amplifie une baisse de la consommation partout où elle est possible. Le vrai problème n’est pas dans la ressource, qui reste abondante pour quelques temps, mais dans la conséquence de sa consommation, les rejets, et l’effet de serre qui en découle. Ce sont eux, les rejets, qui devraient être très cher payés, car ils coutent très cher à la société, et couteront de plus en plus cher au cours de ce siècle. Comme nous avons encore du mal à faire payer pour les rejets, il faut se féliciter de la crise sur la ressource qui conduit à la sagesse. Faute de disposer des instruments de l’économie de demain, réjouissons-nous d’une conjoncture qui permet aux instruments d’hier de rendre encore service. N’oublions pas que le carbone est encore abondant à la surface de la planète, celui qui est stocké sous forme de charbon, facile à extraire, ou sous d’autres formes qui exigeront des prouesses d’ingénieur pour le rendre accessible[4]. Il faut quelques années pour retrouver un équilibre, car les capacités de traitement de ces ressources, pour les rendre comestibles pour nos voitures et nos chauffages, ne sont pas prêtes, mais c’est une question de quelques années. L’épreuve est plus longue que lors des chocs pétroliers, mais on peut s’en sortir !

Un tel raisonnement serait catastrophique, il ne tiendrait pas compte du vrai facteur limitant, qui n’est pas le pétrole mais le produit de sa combustion. La vraie réponse, au-delà des chocs pétroliers passés, présent et à venir, est de se passer de carbone. C’est un nouveau monde à créer, avec des transitions qui seront souvent dures pour certains, qu’il faudra aider sans pour autant faire durer des situations désespérées et sans avenir.

Il faut trouver de nouvelles manières de satisfaire nos besoins, et si les crises pétrolières nous y conduisent, vive la crise ! 


Prochaine chronique : Panneau

[1] Négociation, chronique du 18/09/2006 et n°45 dans Coup de shampoing sur le développement durable, Ibispress, 2007

[2] Abondance,  chronique du 19/03/2007

 

[3] Tension, chronique du 08/03/2007

[4] Voir sur ce sujet l’ouvrage d’Henri Prévot, au titre provocateur Trop de pétrole ! : Energie fossile et réchauffement climatique, Seuil, janvier 2007

Publié dans developpement-durable

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Yves Lenoir 06/06/2008 10:59





Indépendante à 50%, est-ce vraiment le cas ?


Les biais de la doctrine françiase de l'indépendance énergétique




Quand on examine la question de l'indépendance énergétique, une préoccupation déjà ancienne des gouvernements français, assez pionniers en la matière, on en arrive à se demander si les tenants de l'indicateur ne produisent pas des aboutissants lourds d'effets pervers et propres à nourrir bien des controverses.


 


En premier lieu, le calcul porte sur les consommations primaires et non sur l'énergie réellement utile, celle dite finale. Le risque serait ici de privilégier un processus de production à bas rendement utilisant pour une part importante de l'énergie primaire "nationale". Plus mauvais le rendement, plus élevé le taux d'indépendance énergétique !


 


Est-ce que ce risque s'est réalisé ? On peut dire que oui, et massivement, après que la stratégie dite "tout-électrique, tout-nucléaire" a été préparée dès la fin des années 60 et lancée officiellement après le premier choc-pétrolier. La conséquence emblématique de cette stratégie a été de substituer de l'électricité produite avec un rendement global (incluant pertes en lignes et autoconsommation des centrales et du cycle du combustible nucléaire) à peine supérieur à 25% à du fuel et du gaz (dont les rendements de chaudière dépassent aisément 80%) pour chauffer les locaux. La courbe "Toutes énergies" en pointillés qui part de 25% en 1975 pour culminer à 51% en 1995 et redescendre à 45,5% en 2005 traduit exactement l'ampleur de l'effet obtenu. Le "gain" en indépendance découle ici  directement de l'accroissement de l'énergie primaire gaspillée.


 


La seconde remarque en forme d'objection qui vient à l'esprit concerne le statut national de l'uranium importé, sachant que depuis plus de 15 ans au moins, tout l'uranium consommé dans les centrales françaises est importé. A cette objection les doctrinaires français de l'indépendance énergétique répondent que l'on peut considérer la chaleur nucléaire produite dans nos centrales comme française du fait de la spécificité du savoir-faire (d'origine Westinghouse…) et de sa part prépondérante dans le coût du produit final, à savoir le kWh fourni au réseau. La part de l'uranium importé d'Afrique, du Canada ou d'Australie, n'en représente que quelques pourcents. Cet argument est recevable jusqu'au moment où l'on s'essaie à le généraliser. 


 


En guise d'exemple préliminaire à cette généralisation, considérons un véhicule automobile produit en France et évaluons la part du coût du pétrole brut importé dans celui du km parcouru, en première approximation le taux de remboursement des frais de déplacement en automobile que retiennent les entreprises et l'administration. On tombe là aussi sur quelques pourcents, chiffre d'autant plus faible que le véhicule est plus puissant, lourd et luxueux. La règle valable pour l'uranium doit ici s'appliquer et d'autant plus que ce pourcentage est faible. Donc rouler en voiture française contribuerait indubitablement à améliorer la balance énergétique du pays, et d'autant plus que le véhicule comsomme plus de carburant ! On voit s'étendre au domaine des transports l'enchaînement pervers inauguré avec le programme nucléaire. Evidemment cette qualité serait déniée aux véhicules importés et notamment aux véhicules hybrides à l'appétit d'oiseau fabriqués au Japon.


 


Ayant présents à l'esprit les éléments d'appréciation de ce qui concourt vraiment à l'indépendance énergétique à la française, regardons quelle est globalement la part de l'énergie dans la valeur ajoutée des produits et dans le coût final des services : quelques pourcents ! On peut donc énoncer les constituants d'une stratégie éconoimique globale apte à conduire le pays vers l'indépendance énergétique : l'autarcie économique sauf pour ce qui touche aux approvisionnements énergétiques. C'est simple, clair comme de l'eau de roche et beau comme un camion.


 


Une telle politique aurait l'immense avantage de donner le pouvoir aux producteurs d'énergie puisque plus aucune contrainte ne pèserait sur la consommation. Au contraire, l'optimum serait d'autant plus proche que le gaspillage s'intensifierait. 


 


Cette situation ubuesque s'est en partie réalisée. Notre pays a quarante ans de retard sur ses voisins les plus avancés en matière d'isolation de l'habitat, de systèmes de chauffage écologiques, d'urbanisation reconcentrée. Les administrations sont les dernières à s'être soucié de rénover leur bâti et d'appliquer la réglementation en matière de température des locaux. La culture du gaspillage est indissociable du pouvoir des grandes industries énergétiques (production et équipements) au sein du gouvernement et de leur influence dans l'opinion. 


 


Le pire tient en ce que la propagande gouvernementale soit passée comme lettre à la poste et qu'un indice de performance aussi tordu échappe à toute critique.