Marge

Publié le par Bidou

Très important, la marge. Dans un devoir, c’est là où le professeur inscrit ses annotations. C’est aussi, dans de nombreuses revues, le lieu où les éléments forts des articles sont repris et soulignés. C’est aussi un instrument de mise en page, qui fait ressortir la structure d’un document, ses composantes. C’est le vide[1] qui donne sa force et sa signification au plein.

La marge évoque aussi le bénéfice prélevé sur une opération. Toujours très important, un concept à cultiver, à faire progresser. Attention toutefois à la dérive[2] bien connue : la dictature de la marge. Je ne fais plus d’opération à moins d’une marge de X pour cent ! Il est vrai que la marge comme unique objectif, indépendamment de toute autre considération, n’offre d’autre perspective que l’exploitation maximale des hommes et du milieu, ce qui n’est pas vraiment durable. Une marge convoitée avec des yeux plus gris que le ventre. Ça sent fort la terre brûlée. Nous sommes loin d’une économie fondée sur la satisfaction des besoins, loin du client[3] roi. Nous sommes à l’opposé des propositions de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix en tant que banquier des pauvres, qui disait récemment[4] : Tout le monde espère gagner de l'argent en faisant des affaires. Mais l'homme peut réaliser tellement d'autres choses en faisant des affaires. Pourquoi ne pourrait-on pas se donner des objectifs sociaux, écologiques, humanistes ? C'est ce que nous avons fait. Le problème central du capitalisme " unidimensionnel " est qu'il ne laisse place qu'à une seule manière de faire : rentrer des profits immédiats. Pourquoi n'intègre-t-on pas la dimension sociale dans la théorie économique ? Pourquoi ne pas construire des entreprises ayant pour objectif de payer décemment leurs salariés et d'améliorer la situation sociale plutôt que chercher à ce que dirigeants et actionnaires réalisent des bénéfices ? Il n’y a pas que la marge dans la vie. Et quel gâchis, que de laisser tomber l’immense potentiel inexploité que tout être humain porte en lui[5], pour peu qu’il ne réponde pas aux exigences ordinaires des banques.

En refusant l’esclavage de la marge, Muhammad Yunus se révèle être un économiste original, pour ne pas dire marginal. Il nous ouvre ainsi la voie vers une autre approche de la marge, celle du marginal. Une personne différente, qui pense autrement[6], ou qui vit autrement, dans un autre monde pourrait-on dire si nous ne la côtoyions pas tous les jours. Le marginal vit à l’écart de la société, il n’en accepte pas les règles, et il est rapidement considéré de ce fait comme un délinquant. Faut-il tolérer[7] le marginal, c'est-à-dire le laisser vivre, le service minimum, ou bien y a-t-il mieux à faire ?

Le marginal est donc un original, celui qui s’intéresse à d’autres choses, qui ne suit pas les matchs de foot à la télé avec les copains, ou qui au contraire se passionne pour les bleus, dans un milieu d’intellectuels qui méprise souverainement ce genre de manifestation. Quel rapport avec le développement durable ?

Le mécanisme de la création suppose de pas reproduire les modèles du passé, ceux que l’on a toujours connus, mais d’imaginer des choses nouvelles. Il faut parfois savoir transgresser les règles communes, de voir si ça ne marche pas autrement. Cette curiosité entraîne de nombreux échecs, et alors le marginal est renvoyé au mieux à ses chères études, quand il n’est pas exclu de la société dont il est originaire. Mais elle provoque parfois de beaux succès, même posthumes. De nombreux artistes, et pas uniquement des surréalistes, sont là pour en témoigner, et il leur arrive parfois de faire des marges gigantesques avec le minimum de matière.

Des marginaux géniaux, on les trouve aussi parmi les savants, qui font bouger le monde. Il faut alors que la société exerce une vigilance et un esprit critique qui lui permette de distinguer le savant fou, spécialiste de la fuite en avant, de la résolution d’un problème par des cadeaux empoisonnés porteurs de bien d’autres problèmes, encore plus graves. A ne pas confondre avec élargissent le potentiel créatif de l’humanité.








Important c’est d’être libre, de ne pas être inféodé à un système de pensée tel que la prééminence de la marge, qui bloque la recherche d’un autre monde.

 

Merci à Louis Henry de la suggestion de traiter le mot marge dans ce blog.


Prochaine chronique : Choc 



[1] Vide, chronique du 12/06/2006

[2] Dérive, chronique du 22/05/2008

[3] Client, chronique du 02/11/2006 et n°14 dans Coup de shampoing sur le développement durable, IbisPress, 2007

 

[4] Dans un entretien au Journal Le Monde du 25 avril 2008 

[5] Muhammad Yunus,  Vers un monde sans pauvreté, (trad. Olivier Ragasol Barbey et Ruth Alimi), éd. Jean Claude Lattès, 1997 

[6] Voir Les autres , chronique du 02/08/2007

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[7] Voir Tolérance chronique du 27/09/2006 et n°75 dans Coup de shampoing

 

Publié dans developpement-durable

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