Paradoxe

Publié le par Bidou

Nous sommes souvent partagés entre des aspirations contradictoires. L’être humain est ainsi fait qu’il veut à la fois l’aventure et la sécurité, l’animation et le calme, l’affirmation de soi et l’appartenance à un groupe. Comment concilier la nostalgie d’un passé souvent idéalisé et le désir de rupture pour affirmer sa personnalité ? Le développement durable, c’est sortir des contradictions par le haut. Nous ne sommes pas obligés de choisir un camp, ce qui reviendrait, finalement, à abandonner une partie de nos aspirations. C’est difficile, car il faut faire preuve d’imagination, poser le problème différemment de d’habitude, ou le considérer sous un autre angle. Il faut aussi s’exposer à la critique des tenants de chacun des camps, qui tentent de vous enfermer dans un choix préparé à l’avance, alors qu’il n’y a souvent pas de fatalité. C’est un dépassement[1] de soi, de ses contradictions, et du cadre que la société a produit, dans un contexte donné et en fonction d’objectifs qui ne sont plus forcément pertinents. Cet effort n’est pas toujours couronné de succès, mais il clarifie les choix, et marque une étape vers, espérons-le, une solution à terme.

Une contradiction forte, aujourd’hui, est bien de faire vite, car la maison brûle, tout en mobilisant toutes les énergies, en obtenant l’adhésion du plus grand nombre. L’état d’urgence[2] est souvent liberticide, et va à l’encontre de la bonne gouvernance. Et pourtant il ne faut pas choisir, il faut mobiliser tout de suite, et faire émerger chez les nouvelles recrues une culture à la fois profonde, personnelle et partagée du développement durable.

Heureusement, l’analyse montre que les contradictions sont souvent apparentes, et sont le fruit d’a priori ou de convictions sans fondement véritable. Ce ne sont que des paradoxes, des oppositions factices qu’il ait aisé de surmonter, pourvu que l’on sache les détecter. C’est un état d’esprit, avant tout libre de tout a priori, qui est nécessaire, et qui permet d’innover uniquement en se dégageant de fausses certitudes.

L’actualité politique et sociale nous en donne quelques exemples. Le débat sur la constitution. L’article 49-3, celui qui permet de faire passer des textes sans vote, est souvent dénoncé comme autoritaire, voire anti démocratique. Il est au contraire la condition nécessaire pour plus de liberté dans les débats, plus d’ouverture à des points de vue contrastés. Plus la classe est animée, plus elle est productive, mais plus le risque de blocage est grand, et il faut savoir conclure et décider, siffler la fin de la récré comme on dit familièrement. Prévoir la sortie de crise est la seule manière d’ouvrir la discussion, de se lancer dans une construction difficile qui valorise le maximum de points de vue. On peut bien sûr améliorer le fonctionnement d’un article de type 49-3, mais son existence est d’autant plus nécessaire que les assemblées sont diversifiées, que le débat y est ouvert, sans complexe, sans œillères ni clivage systématique qui interdit souvent d’avancer des solutions originales.

Il est question d’une dose de proportionnelle dans les assemblées. C’est une manière de faire participer tous les courants de pensée, notamment ceux qui émergent, qui s’avèrent souvent les plus imaginatifs, qui n’ont pas grand-chose à perdre, qui ne sont pas tenus par les nombreux intérêts que les forces établies se doivent de ménager. Il est clair toutefois que ces élus, à la proportionnelle en sus de ceux qui seraient élus dans des circonscriptions, appartiendront pour l’essentiel aux groupes dominants, arithmétiquement, et que les groupes marginaux devront, pour prétendre obtenir quelques rares élus, présenter des candidats dans chaque circonscription, ce qui les ruinera et conduira inutilement à la multiplication des candidatures. Une dose administrée en plus de système majoritaire est-elle la bonne réponse ? Revenons à la question. Que voulons-nous, en fin de compte ? Une assemblée stable mais diversifiée, représentative des courants de pensée qui parcourent notre société, même ceux que l’on n’aime pas, dont les parlementaires gardent un lien fort avec le territoire. Un mélange de territorial et de proportionnel, qui dépasse la contradiction entre stabilité et représentativité. La proportionnelle départementale répond à ces exigences. La cinquième république en a fait l’expérience une fois, en 1986. Résultat ? Une majorité nette qui a permis, paradoxalement, au Premier ministre qui en est issu, Jacques Chirac, de revenir à un scrutin majoritaire. Celui-ci, malgré une connexion avec une élection présidentielle, sensée assurer un élan majoritaire, n’a pas produit de majorité stable, et Michel Rocard, Premier ministre, devait en permanence aller chercher chez les députés marginaux les voix qui lui manquaient. Un paradoxe intéressant à méditer, avec en fond de décor le souci de tenir le Front national à l’écart, rejetant ainsi toute force politique originale, notamment les écologistes, obligés à s’inféoder aux partis dominants. La question des groupes charnières et de leur propension à profiter abusivement de la situation ne doit pas être négligée, mais relève de la maturité politique de nos concitoyens et de leurs élus. Dans un scrutin majoritaire, le poids des groupes charnière se manifeste de manière plus sournoise. Un glissement de deux points peut modifier l’issue du scrutin pour une centaine de circonscriptions. Voilà le terrain idéal pour qu’un groupe d’intérêt impose son point de vue aux grandes formations qui ne peuvent se permettre de les négliger. Le cas du monde agricole offre une parfaire illustration de cette proportionnelle masquée, bien plus dangereuse qu’une bonne proportionnelle départementale, qui élimine les petites formations dans l’essentiel des départements, à l’exception des plus grands où les formations secondaires peuvent espérer avoir des élus, compte-tenu du quotient électoral. Ce ne serait pas de la mauvaise gouvernance.

L’actualité sociétale a remis à l’ordre du jour l’affaire des caricatures de Mahomet, déjà évoquée dans ce blog[3]. Là encore le paradoxe est grossier. Loin de faire reculer l’extrémisme religieux, objectif avoué de ces caricatures, leur publication est apparue comme une manifestation supplémentaire du sentiment de supériorité des occidentaux. Elle a réveillé ou attisé une réaction de rejet et d’affirmation identitaire[4]. Un terrain beaucoup plus favorable, vous l’aurez deviné, aux progrès d’un islamisme dur qu’à la laïcité. La bêtise n’est pas forcément du côté que l’on pense.

Ces paradoxes sont le plus souvent le fruit d’analyses incomplètes, d’enthousiasmes primaires non tempérés par un minimum de réflexions. Il serait facile d’en sortir, mais il faut pour cela se laver le cerveau, se passer un petit coup de shampoing[5], pour le développement durable.


Prochaine chronique : Marge


[1] Voir Dépasser, chronique du 18/06/2006 et n°19 dans Coup de shampoing sur le développement durable (www.ibispress.com)

[2] Urgence chronique du 14/05/2007

 

[3] Caricature chronique du 03/02/2006 et n°11 dans Coup de shampoing

[4] Identité chronique du 12/04/2007

[5] Shampoing et développement durable chronique du 30/01/2006, et n°69 dans Coup de shampoing

 

Publié dans developpement-durable

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