Dérive

Publié le par Bidou

En navigation, c’est une pièce essentielle pour la stabilité du navire, qui permet de bien diriger son embarcation, de suivre un cap. C’est aussi un glissement continu, un écart qui se creuse petit à petit, et souvent insidieusement, entre une ligne directrice et un parcours réel, qui s’en éloigne. Dans le prolongement de cette signification, nous trouvons le détournement, la mauvaise interprétation. Les dérives sont nombreuses autour du développement durable, exploité sans vergogne et ainsi dévalorisé. La revue des TGV, distribuée gratuitement, en fournit une illustration consternante dans sa dernière livraison (n° 104, mai 2008). Voilà une page intitulée Shopping écolo, qui vante les tics bios. Le discours est simple : Une petite touche de bio, et hop, la conso sonne éthique, version développement durable. En plus, le bio, c’est beau. Et la page nous montre des shorts en nylon longue durée, donc écolo (85€), ou une gamme de soins masculine issue de l’agriculture biologique marine (35€). Bravo à nos amis de la SNCF de laisser ce genre de bêtise se diffuser, il s’agit à n’en pas douter de la liberté de la presse. Espérons que cette page ne traduit pas la philosophie de notre cher transporteur national en matière de développement durable.

Pas étonnant qu’ensuite des personnes bien intentionnées au départ du train, qui prennent le temps d’aller vite, pour reprendre le slogan du TGV, soient vite fait détournées du développement durable, et considèrent que ce n’est pas sérieux. La gadgetisation du développement durable ne peut que lui faire du tord. Il ne s’agit pas de son exploitation commerciale, laquelle ne peut être rejetée. Que les acteurs économiques trouvent dans le développement durable des opportunités de développement  est une bonne chose, mais de grâce pas avec ce genre d’arguments, qui nous rappelle le vieux slogan la publicité nous rend con !

Une autre dérive courante est celle du prétendu spécialiste. Nous sommes là dans une autre forme de gadget, le discours des docteurs Diafoirus du développement durable, ceux qui en ont assimilé un peu rapidement une culture rigide et partielle, généralement empreinte d’ascétisme et de culpabilité. Ils sont le pendant des Monsieur Jourdain, tout heureux de découvrir qu’ils font du développement durable sans le savoir, et qu’ils n’ont par conséquent rien à changer à leur comportement. Ouf !

Il s’agit là de dérives grossières, que les gens de bonne volonté et un tout petit peu avertis sauront déjouer. Il en est de plus sournoises, pavées de bonnes intentions, bien entendu.

La sensibilité exacerbée, qui dérive en sensiblerie, conduit souvent à se précipiter sur la première solution face à une catastrophe ou à une situation désespérée, toujours injuste pour ses victimes. Combien de famines ont été de bonnes occasions pour apporter des aides qui déstructurent des sociétés et des agricultures locales, par exemple. Bien sûr le spectacle de la faim est insupportable, mais les réponses sont toujours complexes, et l’urgence ne doit pas faire oublier la réflexion. Comment faire vite, pour soulager la souffrance, sans compromettre l’avenir, voilà une bonne question à se poser pour éviter une dérive pleine de compassion et de sincérité. La réponse n’est pas simple, et dépend de chaque situation, mais nous savons que l’amateurisme et la bonne volonté ne suffisent pas, et qu’ils peuvent être dangereux.

Une autre dérive pourrait s’appeler jamais content. Cette attitude fréquente et bien sûr justifiée eu égard aux enjeux et à l’urgence de l’action, caractérise les plus ardents défenseurs de la planète, les plus exigeants. Mais l’effet du jugement, forcément sévère,  qu’ils portent sur les efforts esquissés par le gros des troupes, les gens de bonne foi, qui cherchent à bien faire mais sont encore timides, hésitants sur le chemin à suivre, est le plus souvent décourageant. Comme le développement durable ne peut trouver son sens qu’avec la mobilisation de tous, cette attitude, hyper exigeante, est finalement contre productive. Une dérive du même ordre conduit à trop embrasser, et donc mal étreindre. Le développement durable comporte de nombreuses dimensions, les 3 piliers bien connus, plus au moins un ou deux que l’on avait oublié, les 27 principes de Rio, la gouvernance dans tous ses états, avec la transparence, l’éthique, les générations futures, bref toutes les qualités, ça fait beaucoup. Et il ne faut pas en oublier ! La mobilisation de tous les acteurs ne se fera pas avec des mots savants, avec des renoncements trop durs à consentir au départ, avec des approches trop compliquées où l’on est sûr d’oublier quelque chose, évidemment ce qu’il y a de plus important.

Ces dérives sont évidement inspirées par la vertu, et ne peuvent être condamnées comme les abus manifestes évoqués pour démarrer ce billet. Elles doivent malgré tout être analysées si l’on veut dépasser la simple satisfaction du devoir accompli. L’objectif n’est pas de se donner bonne conscience, il est de gagner une bataille difficile.

Quelles qu’elles soient, les dérives donnent aux beaux esprits, y compris dans le milieu de l’environnement, une formidable occasion de faire de l’esprit, justement, sur le développement durable. Le gadget et le militant trop zélé prêtent à rire, et permettent de décrédibiliser une cause qui s’impose malgré tout au fur et à mesure que les années passent, et que les chiffres tombent, toujours alarmants. Les faiseurs d’opinion préfèrent rire et rester en retrait, au lieu de tenter de remettre les choses à leur place, de lutter contre les dérives qui sont inévitables. Ils se révèlent plutôt être des suiveurs que des leaders. Une ultime dérive ?


Prochaine chronique : Réseau 

 

Publié dans developpement-durable

Commenter cet article