Pouvoir

Publié le par Bidou

Ne parlons pas ici de la lutte pour le Pouvoir, avec un grand P, celui des grands de ce monde. Restons humblement dans l’actualité avec le pouvoir d’achat[1]. Récemment, à la radio, le président d’une chaîne de grands magasins, interrogé sur le pouvoir d’achat, évoquait son complément inévitable, le « vouloir d’achat ». Il est vrai que, pour stimuler la consommation, et par suite la croissance, il n’est pas surprenant que l’offre de produits et de services fasse le maximum pour exacerber ce vouloir d’achat, pour donner envie d’acheter toujours plus. Les moyens pour cela sont bien connus, publicité, modes et besoin de se conformer à certains canons, plaisir de s’identifier à une vedette, nécessité ressentie de se différencier ou, au contraire, de se couler dans un moule rassurant. Le développement durable doit répondre aux besoins essentiels, et nous admettons tous que ces besoins ne sont pas que les besoins vitaux au sens biologique, le manger, le boire, le loger et le blanchir, et encore la santé et l’éducation. Les besoins sont aussi d’ordre culturel, sociétal comme on dit aujourd’hui, et prennent la forme de chaussures de marque ou de téléphone portable.

Faut-il, dans la stimulation du désir de consommer, aller jusqu’à stigmatiser la non possession d’un bien, jusqu’à condamner au déshonneur et à l’exclusion d’un groupe la personne qui ne peut montrer les bons signes extérieurs de reconnaissance ? Dans les années 1970, une célèbre marque de jeans avait affiché une publicité où quelques jeunes gens bien pensant, en jean bien entendu, montraient du doigt un pauvre homme en complet veston. Cette publicité avait amené une revue satirique à la reprendre en accolant une étoile jaune sur le complet veston. Fin de la publicité en question. Séduisez avec des modèles attractifs, mais laissez tranquille ceux qui n’y sont pas sensibles, ou qui préfèrent vivre autrement ! Et ne parlons pas des cibles  de ces pressions, d’autant plus vulnérables que ce sont des personnes peu structurées, sans repères stables comme des enfants ou des personnes déracinées qui ont hâte de se doter des signes extérieurs d’appartenance à un groupe. Nous sommes au cœur d’une question d’éthique, avec des pressions sur le mode de consommation, et finalement le mode de vie qui font passer au second plan des besoins qui semblent plus importants, comme la santé et le logement.

Le pouvoir d’achat est en bonne partie hypothéqué dès le départ par des dépenses obligatoires, comme le loyer et le remboursement d’emprunts. Il en reste une part, libre a priori, et c’est sur cette part que s’exercent toutes les tentatives de captation. Le résultat est que les dépenses « de base » sont compressées, chacun essayant de retrouver une marge supplémentaire pour des consommations de plaisir. L’amélioration de l’habitat est ainsi un parent pauvre de la consommation. Je préfère avoir froid que de me priver du téléphone portable, de quoi aurais-je l’air auprès des copains ? La question se pose aujourd’hui avec acuité du fait de la hausse des prix de l’énergie. Il n’y a pas beaucoup de publicité pour la qualité de la maison, si ce n’est pour des éléments de prestige, le marbre dans l’entrée et la cuisine intégrée. Depuis que le prix de l’énergie est à la hausse, ajoutons les vendeurs de fenêtres[2], qui déploient une offre franchement agressive, qui ne serait pas si mauvaise s’il y avait la médiation d’un conseil indépendant, pour aider le propriétaire à faire les bons choix dans sa recherche d’économies d’énergie.

Le pouvoir d’achat est sérieusement écorné par de bien mauvais choix, dont le consommateur n’est le plus souvent que la victime. Certaines consommations sont obligatoires, bien au-delà du raisonnable. Des maisons mal isolées entraînent pour leurs occupants des dépenses excessives, difficilement évitables sauf à accepter de vivre dans le froid et l’humidité, ce à quoi certaines familles sont réduites. L’éloignement oblige des ménages à s’acheter plusieurs voitures, avec des dépenses qui s’envolent avec le prix du pétrole. La disparition de services de proximité, et notamment de commerces, entraîne aussi des dépenses obligatoires, qui pèsent sur la pouvoir d’achat. La manière de consommer varie bien sûr selon le niveau de revenu, les biens nécessaires à la vie courante étant plus fortement représentés chez les populations les plus modestes. Le panier de la ménagère fortunée n’est pas le même que celui de son homologue smicarde. L’indice des prix n’a pas le même sens pour ces différentes populations, et ne tient pas compte de la capacité de certains à répondre à leur besoins hors marché, par de l’auto production ou par des choix de vie spécifiques. Un peu comme le PIB : Tout le monde le critique, mais il reste la référence. De nombreux indices ont été proposés pour le remplacer[3], mais sa simplicité est sa force, même si elle entache fortement son intérêt. Le pouvoir d’achat est assurément un bien piètre indice de qualité de vie, mais tant qu’il n’y en aura pas d’autre, il s’imposera et brouillera les cartes. Le développement durable a besoin d’instruments nouveaux, notamment de règles économiques et de systèmes d’évaluation mieux adaptés aux enjeux du 21e siècle, capable de rendre compte à la fois des la réalité immédiate, vécue au jour le jour, et des défis planétaires.


Prochaine chronique : Défaut                                            



[1] Achat, chronique du 03/12/2007

[2] Fenêtre, chronique du 07/02/2006 et n°26 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.ibispress.com

 

[3] Voir notamment sur ce point le mot Bonheur publié sur ce blog le 28/07/2006, et n°5 dans Coup de shampoing

 

Publié dans developpement-durable

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article