Masse

Publié le par Bidou

Nous avons naturellement un faible pour le sur mesure, autrement plus valorisant que la production de masse. Nous sommes dans l’antichambre de la haute couture, c’est pas mal ! On ne compte ni les moyens ni son temps, on peaufine des réponses adaptées à la diversité des attentes et des situations. Cela donne des pilotes, ou des prototypes, qui seront à la une des magazines spécialisés, que l’on viendra admirer de l’autre bout du monde. La performance, en environnement comme dans les autres domaines, est bien visible sur des opérations ou des produits d’exception, en avance sur leur temps, et dont les auteurs peuvent de prévaloir légitimement.

 

Il ne faut pas pour autant oublier une autre forme de performance, celle qui consiste à généraliser ces solutions innovantes. Le passage du prototype à la production de masse est une forme d’exploit, qui donne tout son sens aux avancées ponctuelles, aux progrès technologiques ou sociétaux enregistrés ici et là. Il convient de dépasser une logique élitiste, une production de niches[1], pour développer des réponses appropriables par le plus grand nombre. Construire une maison à énergie positive est un progrès, mais si elle reste seule, elle ne contribuera qu’à la gloire de son créateur, ce qui est sympathique mais bien  insuffisant. L’étape suivante, celle de la généralisation, de la reprise des principales innovations par l’ensemble des acteurs, est tout aussi importante, et se prépare dès la conception du prototype. Les ressources, techniques, naturelles, humaines, nécessaires à la production de masse, sont elles disponibles, à quel prix si la demande s’accroît fortement, coûts croissants ou décroissants, quel processus d’apprentissage sera nécessaire ; au-delà des professionnels, comment l’innovation sera reprise par les usagers, comment s’installera-t-elle dans la durée, comment entretenir le système, comment lui permettre d’évoluer et d’intégrer d’autres progrès à venir, etc. autant de questions importantes qui déterminent le caractère reproductible d’une innovation, sa capacité d’amplification, de dissémination.

Nous serons bientôt 9 milliards d’humains à la surface de la planète, et, rien qu’en restant en France, chacun mesure les retards à combler en matière de logement par exemple, où il faut conjuguer qualité et quantité. Le développement durable passe inévitablement par des solutions de masse.

Le risque est grand qu’une telle production devienne rapidement banale, uniforme pour des raisons de fabrication en série, et de loi des grands nombres. Ce serait l’ère du rouleau compresseur, écrasant sur son passage toute velléité de différenciation. Ce serait un comble que ce soit au nom du développement durable !

Il semble que l’on puisse l’éviter aisément. Si les composants sont les mêmes, ils sont nombreux, et la manière de les agencer conduit à une infinité de combinaisons. Le progrès continu sur les composants apporte des modifications permanentes sur leur utilisation. Surtout, les aides à la conception, notamment par ordinateur, ouvrent largement le champ du possible, démultiplication des réponses envisageables. La difficulté ne tient pas dans la recherche de solution, mais dans la manière de poser le problème, l’analyse du contexte, du site, des besoins et de leur évolution probable, et sa transformation en une commande claire et cohérente, compatible avec les moyens que les clients ou les usagers pourront y consacrer, pour l’achat et l’utilisation courante par la suite. Le sur mesure de masse est-il possible ? Tel est le défi à relever pour combiner d’une part des moyens industriels, bénéficiant de la puissance de production des grandes unités, jouant sur le grand nombre et la rigueur de l’organisation pour réaliser des économies de matières et d’énergie, et de l’autre la finesse d’une prescription à la carte, traduisant une demande diversifiée, attentive aux impacts potentiels des réponses apportées dans chaque cas d’espèce.

Les inventions, les découvertes, les utopies de visionnaires, d’aventuriers et de pionniers sont absolument nécessaires au développement durable, et même leurs excès qui obligent à prendre position, à s’interroger. Mais attention à ne pas s’en satisfaire, ce qui serait bien tentant car c’est là que réside le prestige. L’exploit de la généralisation est moins spectaculaire mais tout autant méritoire.

L’aptitude à changer d’échelle, sans recours brutal au rouleau compresseur, n’est pas naturelle, elle doit se chercher, et se cultiver. Les conservatismes, les jalousies, et la crainte du changement sont toujours présents, et il serait bien imprudent de les négliger. Chacun dans son domaine doit à la fois être à l’affut des innovations durables et soucieux des conditions de leur prolifération, au bon sens du terme.

Prochaine chronique : Bonus
 



[1] Niche, chronique du 11/06/2007

 

Publié dans developpement-durable

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